Et si on riait des pesticides?

Exploiter l’humour pour conscientiser le danger des pesticides, c’est le pari réussi du comédien Frédéric Jomaux. Son spectacle-conférence «Graines de voyous» tourne en Wallonie et à Bruxelles.

Temps de lecture: 4 min

Vingt-cinq degrés sous le soleil, 35 degrés dans la combi. L’ouvrier communal sue à grosses gouttes. Sa salopette blanche surmontée d’un masque de protection est bien fichée dans ses bottes en caoutchouc. Le pulvérisateur à la main, il épand des herbicides dans l’allée gravillonnée du jardin d’enfants. « Non, n’aie pas peur, tu ne risques rien », crie-t-il aux bambins effrayés.

« Vraiment ? S’il n’y avait aucun risque, pourquoi les fabricants de produits phytosanitaires recommandent-ils alors aux professionnels, par exemple les ouvriers communaux, de revêtir un tel accoutrement ? », lance Frédéric Jomaux, soulevant son masque à gaz pour respirer et se faire entendre. Acteur au sein de l’ASBL Ecoscénique, il fait le pari de conscientiser à la dangerosité des pesticides par l’humour.

Et en matière de produits phytosanitaires, il en connaît un rayon. Dans sa vie de jour, il coordonne le pôle de gestion différenciée (PGD, le fameux « pidjidi »). Cette ASBL wallonne a pour vocation d’aider les communes à se passer des pesticides. Encore timides, ces solutions alternatives seront pourtant la norme d’ici trois ans. C’est qu’en l’an de grâce 2019 débutera en effet le règne du « zéro phyto ».

Isoler l’absurde de nos comportements

Durant l’heure et demie que dure le spectacle « Graines de voyous », on rit beaucoup. L’acteur a l’art d’isoler l’absurde de nos comportements. On a tous en nous quelque chose de Roger. Sa haie, une monstrueuse monoculture de thuyas « pour ne pas être vu des voisins ». Son indispensable terrasse en béton. Son amour inconditionnel du « propre », portant toute mauvaise herbe au statut d’ennemi public à abattre. « Mauvaise herbe », l’expression est lancée. On se prend d’amitié pour le pissenlit en pot cultivé pour le spectacle. « C’est étrange. Une touffe d’herbe dans la pelouse, c’est une bonne herbe. La même touffe entre deux pavés, c’est une mauvaise… » La schizophrénie nous guetterait-elle ?

En le regardant se désencombrer de sa salopette blanche, il ne fait pas l’ombre d’un doute que Frédéric Jomaux est un sportif confirmé. Moulé dans une saillante tenue de joggeur, les pieds vissés dans les starting-blocks, il nous emmène dans la seconde partie du spectacle : le sprint. L’industrie phyto s’emploie à surfer sur notre vertige de vitesse, proposant des produits qui « agissent en 24 h ou jusqu’au bout des racines ». Dénommés top gun ou biokill, ils dégoulinent de testostérone. Après une mise en jambe publicitaire hilarante, l’acteur conclut : « En cas d’utilisation prolongée, contactez votre fossoyeur. »

La course de l’industrie du pesticide

En position de déséquilibre dans les starting-blocks, il s’élance comme une flèche. Mimes à l’appui, le parallèle avec l’industrie du pesticide est frappant : l’important pour gagner est de ne jamais se retourner.

Le top départ a été lancé dans les années 40 avec le DDT. On s’est vite rendu compte qu’il nuisait à la reproduction des oiseaux et causait des cancers. Qu’importe. Dans les années 50-60, l’industrie galope, c’est l’époque des funestes Diuron et agent orange. À partir de 1974, la machine s’emballe : le glyphosate est né. Alors qu’on constate les premières plantes résistantes, l’industrie est condamnée pour publicité mensongère. « Non, le glyphosate n’est pas biodégradable ! » Qu’importe, dans la foulée, les produits « garden » (pour jardiniers amateurs) arrivent en tête de gondole. Dernière ligne droite : le Roundup Ready, soit l’invention d’un soja transgénique capable de résister au glyphosate.

Et en 2010, c’est la gloire pour l’industrie : le Roundup est le pesticide le plus vendu au monde. Pour commenter cette victoire, l’acteur se mue en un sportif interviewé : « On a fait une bonne course. On ne s’est pas laissé distraire par les scientifiques alarmistes. On voudrait aller plus loin encore et fabriquer un humain transgénique pour que lui-même puisse résister au glyphosate. »

La France reconnaît la maladie de Parkinson comme maladie professionnelle chez les agriculteurs utilisateurs de pesticides. « Ce n’est pas le cas chez nous, il faut croire que ce n’est pas la même maladie en Belgique. » Une boutade qui fait rire jaune.

Et de conclure : « L’industrie phyto n’a pas de limite. Elle essaie de vous vendre du bonheur au jardin avec des produits dangereux. » Avant de tourner une ultime fois nos penchants en dérision.

Lire son interview : Frédéric Jomaux : « L’humour est une arme »

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