Bruxelles 2016, victime de la Guerre des mondes?

Bruxelles se sent moche et salie. Elle vient de vivre le premier attentat suicide de son histoire. Elle vient de perdre au moins 31 de ses belles âmes qui lui avaient confié son destin. Le 15 mai 2013, je publiais un texte hommage à ma ville d’adoption, Bruxelles, que beaucoup s’acharnent à démonter, à critiquer, à dévaloriser, à maudire depuis des décennies. La ville multicolore, multiethnique, multiculturelle que des millions de touristes aiment à visiter chaque année vient d’être en quelques jours à nouveau circonscrite à son image de « Bruxellistan » et se retrouve plongée dans le noir. « Je fais partie de ces Français ayant quitté Paris, la “plus belle ville du monde” sur laquelle il y a tout de même à redire, tant l’ancienne Lutèce fait figure de mirage esthétique, cerné par l’horreur urbanistique et visuelle de ses banlieues érigées dans les années 1960-1970. A Bruxelles, si les chaussées ne sont pas exemplaires, si les travaux sont permanents, c’est aussi la figure d’une ville qui bouge et ne reste pas installée dans ses certitudes, et vit. Elle n’a jamais prétendu d’ailleurs à rien. Ce qui ne peut qu’augurer de merveilleuses surprises. Elle ne s’est jamais laissée envahir par les tours, elle. Une ville doit vivre, et cela passe aussi par la déconstruction, la construction et la reconstruction. Comme un phénix. » Telle une vieille dame malade affaiblie, on se doit de garder la plus belle des images d’avant le drame. Bruxelles doit résister, plus que jamais.

Car le phénix va devoir renaître de nouveau. En effet, les deux attentats de mardi à l’aéroport de Bruxelles National, une bombe au métro Maelbeek, la panique et la psychose de tous les habitants du pays tentant de rassurer leurs proches et un réseau mobile anéanti, ont eu raison d’une ville déjà affectée par le Belgium bashing depuis les attentats de Paris. La Belgique ne peut se battre seule contre ce fléau mondial. Parce que ce qu’elle vit la dépasse.

Le monde solidaire aujourd’hui avait les yeux tournés vers Bruxelles vendredi dernier lors de l’arrestation de l’ennemi numéro 1 en Europe, Abdeslam Salah, dont le rôle dans les attentats du 13 novembre à Paris n’est pas encore totalement bien ciblé. On finissait par reconnaître que la police belge avait enfin fait du bon travail pour éviter que les nids de terroristes éclosent et essaiment leur haine depuis la Syrie vers toute l’Europe. Mais nous n’étions pas dupes, sur la détermination du mal à vouloir poursuivre son œuvre. C’est chose faite malheureusement.

Ici et là-bas

Nous avons pourtant soufflé quelques instants même si nous ne nous sentions guère rassurés. Il faut dire que l’ambiance pour tout le pays, les commerces, les institutions, était plombée depuis le 13 novembre. Le niveau 3, puis 4 de sécurité dans le pays, la présence de militaires dans les rues, ne rassuraient en réalité personne. L’économie ne s’en est jamais relevée. On critiquait même l’inutilité de ce genre de mesures sécuritaires. Pouvoir de dissuasion de l’habit vert ? Peu probable. La prévention est la seule solution, en tout cas, elle est sûrement la moins mauvaise. Les renseignements belges ont bel et bien failli tout comme la coopération sécuritaire européenne. Mais comment se préserver de tels attentats aussi lâches ? C’est aujourd’hui quasiment impossible au Moyen-Orient comme en Europe désormais. C’est bien là le drame des guerres asymétriques, déclarées comme non déclarées. Là-bas comme ici.

Certains pensent déjà que l’arrestation d’Abesdlam a peut-être accéléré le déclenchement du premier attentat suicide de l’histoire du petit Etat belge à 9h11 ce mardi. Aucun expert n’en a la certitude et je m’en garderai bien. Abdeslam était gênant pour Daesh car il avait survécu et raté sa cible, il était une calamité pour les services européens. Mais la calamité, ce sont tous ceux qui rentrent radicalisés de Syrie bien sûr. Et les vocations ne manquent pas. On estime à 120 individus revenant de Syrie de véritables dangers pour l’unité du pays. Et elles ne manqueront pas devant le tel « succès » d’aujourd’hui. Ils seront encore des dizaines à vouloir se faire sauter depuis ce mardi.

Bruxelles n’est pas juste Bruxelles aujourd’hui. Des cibles visées et qui dépassent le si petit pays qu’est la Belgique. Aujourd’hui, si Bruxelles saigne et le béton fume, c’est une tragédie sans précédent à laquelle est confrontée la capitale belge, mais aussi la capitale de l’Union européenne qui agit si inhumainement avec les victimes réfugiées chez nous, mais aussi la ville qui abrite le siège de l’Otan, le pays qui porte aussi une part de responsabilité dans ce qui se passe là-bas ; le pays enfin qui continue à vendre des armes par millions aux hommes qui se déchirent loin de chez nous et qui pensait jusqu’à peu que le karma n’existait pas.

Le prix fort

Ce sont des dizaines d’hommes et de femmes qui ont probablement été déchirés à l’aéroport de Bruxelles National (Zaventem), et au métro Maelbeek. Nous n’en savons pas plus à l’heure actuelle sur d’éventuelles répliques à venir de ce séisme sans précédent, et qui pourraient encore toucher le pays. La psychose est inévitable dans une ville qui vit l’état d’urgence depuis les attentats de Paris. Nous savions que cela arriverait. Avec une froideur terrible, le Premier ministre Charles Michel annonçait lors de la conférence de presse post-attentats que venait de se passer ce que nous attendions tous. Dont acte.

Comme une fatalité, Bruxelles paie le prix de la folie du monde. Mais nous ne pouvons continuer à penser, au-delà de notre domination sur le monde depuis tant de siècles, au-delà de l’expansion pavlovienne de nos « valeurs », au-delà de notre haine de l’Islam, que tout ceci arrive par hasard. Bruxelles la modeste et la charmante est dépassée par ce poids de la géopolitique mondiale qu’elle porte sur ses épaules. C’est toute notre conception du monde et de l’Autre qui doit être revue. Bruxelles paie son ouverture, sa tolérance, sa modestie, son complexe d’infériorité. Doit-elle répondre par l’enfermement ? L’Europe paie sa fermeture, son intolérance, son arrogance, son complexe de supériorité. Bien sûr que Bruxelles ma belle a été un symbole. Le vrai travail s’il survient un jour de toutes nos grandes institutions, c’est de réfléchir autrement à ce monde, de fuir l’analyse culturaliste, et de définitivement se dire que l’équilibre du monde, qui doit relever du grand art, doit par essence se réaliser par l’équilibre de ses pôles d’influence, et non par la domination éternelle des uns sur les autres. Les larmes de Federica Mogherini mardi matin n’y feront rien. C’est de ce rejet et de cette incompréhension des drames de l’Autre que naît la frustration, la haine, le dégoût. Surtout quand le dominant continue à vanter des valeurs humaines pour les autres sans même les respecter pour lui-même. Nos démocraties ne sont pas exemplaires et il suffit de rappeler la présence de la N-VA au pouvoir en Belgique, parti raciste et xénophobe, ayant surfé de provocation en provocation depuis des années à l’égard de « tous les Autres », francophones compris. Au moins plus personne ne parle de Molenbeek depuis ce mardi. Bien sûr que le problème est plus vaste.

Assiste-t-on à une guerre civilisationnelle ? C’est peut-être finalement plutôt à une guerre générationnelle à laquelle on est confronté plus que civilisationnelle. L’Europe est vieille, elle a peur, le reste du monde rajeunit et on ne lui fait pas confiance, plus personne ne se comprend. Malheureusement, l’on est loin d’un apaisement. L’adage qui dit que si tu veux la paix, tu dois préparer la guerre, risque bien d’entraîner de nouvelles réactions de violence en chaîne.

* Dernière publication : Ulysse réveille-toi, ils sont devenus fous ! Le naufrage des relations euro-méditerranéennes, Ed. Erick Bonnier, 2016.