Le temps du deuil, le temps du débat

Des larmes, des silences, de la solidarité réjouissante. Et de la sobriété. La Belgique a entamé son deuxième jour de deuil, mercredi, avec une grande dignité. Curieusement, l’émotion ressentie dans tout le Royaume était plus forte que celle de la veille, jour des attentats sanglants qui ont endeuillé Bruxelles. En fait, on a l’impression que le pays était sous le choc mardi, comme tétanisé par la violence sauvage des terroristes, alors qu’hier, on commençait à mettre des noms, des visages et des histoires sur les victimes. Une personnification qui nous ramène à notre propre fragilité et provoque une compassion naturelle. C’est ce qu’on appelle le deuil. Il durera, officiellement, jusqu’à ce jeudi soir. Mais il faudra bien plus de temps pour panser les blessures d’un pays.

Et pour ce faire, deux éléments sont nécessaires : la sérénité et la clarté.

La sérénité, ce serait la victoire de l’intelligence : éviter les caricatures, les amalgames et le populisme. Car il est évident que deux dangers nous guettent aujourd’hui : la caricature externe et la caricature intérieure. Les chaînes de télé étrangères qui confondent Molenbeek et Maelbeek et transforment la Belgique en terre brûlée n’apportent rien de constructif, pas plus que les experts français de tout poil qui n’ont jamais mis les pieds à Bruxelles. « Qui est sans faute dans le domaine du terrorisme ?, se demande Jean-Claude Juncker dans l’interview qu’il nous accorde. Qu’on ne commence pas à critiquer la Belgique, je ne partage pas ce mépris. »

Il faut éviter aussi de mettre de l’huile sur le feu au lendemain des attentats comme le président de la N-VA l’a fait hier avec une sortie dont il a le secret. Ne tombons pas dans son piège en faisant tourner le débat autour de lui. Ce qu’il a fait, ce n’est pas lancer un débat, c’est lancer un slogan, voire un anathème. Laissons-le à ses slogans.

La clarté, par contre, c’est sortir du non-dit. Et à ce niveau-là, toute question est bonne à poser. Et même nécessaire en démocratie. Des questions sur l’enquête, sur le renseignement, sur le parcours de terroristes nés en Belgique, sur ce que savait ou ne savait pas Salah Abdeslam (c’est peu dire que le terroriste désormais en prison détient un trésor d’informations qui pourraient apporter beaucoup de réponses à autant d’interrogations).

Des questions et une véritable introspection, aussi, et surtout en fait, sur les quarante dernières années de la Belgique et de sa politique. En matière de sécurité, d’intégration, de « vivre-ensemble », son laxisme évident sur certains points, sa légèreté sur d’autres, son manque de vision, sans doute, sur le projet global qui est (devrait) être le nôtre. Si on confisque ce débat en restant dans l’idéologie entre ceux qui pensent que tout va bien et les populistes qui proposent des solutions simplistes, nous n’irons pas loin. Or, c’est cela qui va se jouer dans les prochains jours, semaines, mois : notre capacité à nommer les problèmes pour les affronter et ne pas les contourner, notre volonté de développer un projet sociétal clair pour le pays. Si on peut tirer des leçons de ce qu’a connu la France depuis le mois de novembre, évitons de tomber très vite dans la discorde nationale, la querelle politicienne, les vrais/faux débats qui tournent au ridicule du style de la déchéance de la nationalité et concentrons-nous sur l’essentiel.

Ce serait le meilleur hommage à rendre aux victimes des attentats.