Qui a encore peur du sécuritaire?

Dans cet article

Comme bien d’autres événements marquants, les récents attentats de Bruxelles ont entraîné leur lot de mots et d’expressions ressassés parfois jusqu’au cliché. Certains d’entre eux connaissent, dans le déferlement médiatique, des emplois qui les distinguent significativement des usages antérieurs.

L’adjectif sécuritaire est du nombre. Naguère, ce mot apparaissait exclusivement dans des environnements à connotation négative : cauchemar, dérive, frénésie sécuritaire. Aujourd’hui, on le relève dans des contextes non marqués où il signifie “en rapport avec la sécurité publique” : action, dispositif, situation sécuritaire, etc. Cette évolution n’est pas uniquement sémantique ; elle suggère que nous avons peut-être accepté l’inéluctable : plus de sécurité au prix de moins de liberté.

Postscriptum 1

Les grands événements médiatisés sont de puissantes caisses de résonance pour de nouveaux mots, de nouvelles significations, de nouvelles expressions. Beaucoup d’entre nous peuvent associer à des moments précis de l’histoire récente les «marches blanches» ou le «Belgium bashing», les «Si on me laisse faire…» ou «Je suis Charlie». Le même exercice pourrait être proposé pour des épisodes plus souriants, mettant en scène un cycliste «cannibale» ou des «diables rouges».

À maintes reprises, ces derniers jours, les attentats de Bruxelles ont été rapprochés du traumatisme créé par l’affaire Dutroux, laquelle avait suscité un florilège d’usages linguistiques aujourd’hui encore dans bien des mémoires. Les médias de l’époque, m’a rappelé Jean-François Menin, relataient par le menu des enquêtes visant à «fermer des portes», accueillaient de savantes analyses sur «l’estompement de la norme», faisaient leurs choux gras d’un certain «souper spaghetti» ayant lui-même donné lieu en octobre 1996 à un «arrêt spaghetti» de la Cour de cassation…

Comme l’écrit Éric Deffet (dans Le Soir du 26 mars 2016), la Belgique est entrée au milieu des années 90 dans une ère ininterrompue de «dysfonctionnements», découvrant à la fois le mot et la chose.

Les attentats de Paris, puis ceux de Bruxelles, ont eux aussi influencé certaines de nos pratiques linguistiques. Récemment, Marc Metdepenningen titrait, dans Le Soir du 26 mars 2016  : «Neutralisation, un mot qu’imposent les attentats». Il propose de voir dans l’évolution de ce mot – appliqué dans les communiqués officiels aussi bien à l’arrestation sans violence d’un suspect qu’à la mort de celui-ci par balle – «une tentation contemporaine (forcée par l’horreur absolue des attentats) de réduire la légitimité légale de l’usage de la force à une banalisation utilitaire».

Une évolution similaire – et qui n’est pas sans rappeler celle décrite dans ma chronique du 13 janvier 2016 pour les mots radicaliser, radicalisation – touche l’adjectif sécuritaire. Celui-ci est d’apparition récente : le Petit Robert (2016) le date de 1972 ; il en donne la définition suivante : “Qui tend à privilégier les problèmes de sécurité publique”. Le Trésor de la langue française propose une définition proche : “Conforme à la notion de sécurité publique”. Mais il ajoute cette remarque : «Ce mot est empl[oyé] avec une connotation légèrement péj[orative] qui souligne le fait que la défense de la sécurité publique est susceptible d’engendrer des abus de pouvoir.»

Les contextes dans lesquels apparaît l’adjectif sécuritaire confirment ce caractère dépréciatif (que ne partagent pas les mots de même famille sécuriser, sécurisation). Il est régulièrement question de dérapage, de repli, de surenchère sécuritaire  ; parfois même de cauchemar, de délire ou de psychose sécuritaire. Certains titres sont tout aussi explicites : «La frénésie sécuritaire. Retour à l’ordre et nouveau contrôle social» (livre de Laurent Mucchielli, paru aux éditions La Découverte en 2008) ; «Le tout-sécuritaire ne suffira pas» (article de Thomas Piketty, dans Le Monde du 21 novembre 2015 ), etc.

On comprend mieux, d’après ces exemples, la conclusion tirée par David Coppi d’un article intitulé paru dans Le Soir du 19 novembre 2015  : «On y revient : le combat engagé contre la barbarie réclame d’être à la hauteur. En termes simples : sécurité et sécuritaire, il ne faut pas confondre.»

Mais aujourd’hui la signification de l’adjectif sécuritaire me semble évoluer, de par son emploi dans des énoncés moins connotés que ceux évoqués plus haut. J’ai notamment relevé dispositif sécuritaire, mesures sécuritaires, opération sécuritaire, où la charge péjorative s’estompe : sécuritaire y signifie “qui vise à assurer la sécurité publique”  . Ou “en rapport avec la sécurité publique”, comme dans bilan sécuritaire, situation sécuritaire, etc.

Avec une telle évolution sémantique, est-il encore justifié de redouter que « Trop de sécuritaire tue la sécurité » (Frédéric Gros, dans Le Monde du 21 novembre 2015 ) ? À tout le moins, gardons à l’esprit que nous sommes responsables des mots placés sur nos maux…

Postscriptum 2

Les Canadiens francophones emploient l’adjectif sécuritaire avec une acception qui leur est propre. Là-bas, on peut vous vanter les mérites d’une «piscine sécuritaire pour une baignade parfaite», vous informer des comportements à adopter en voiture pour une «conduite sécuritaire» ou vous recommander «la place la plus sécuritaire en avion».

Dans ces citations, sécuritaire ne présente pas de connotation péjorative ; en outre, la sécurité dont il est question ne relève pas de l’État, mais de l’initiative privée. D’où la définition donnée par USITO  : “ Qui assure la sécurité et qui présente peu ou pas de danger” (avec un renvoi au synonyme sûr).

Ce canadianisme sémantique se distingue donc de l’emploi qui est fait de sécuritaire en Europe, tant dans son acception classique que dans celles qui émergent aujourd’hui.

Addendum à la chronique du 26 mars 2016

Ma récente chronique, consacrée au genre du nom après-midi, précisait que les composés les plus récents avec après- s’emploient exclusivement au masculin. Une confirmation est apportée par Didier Col (que je remercie), lequel fournit des exemples associés à des événements tragiques comme l’après-11 septembre (2001), l’après-13 novembre (2015), l’après-22 mars (2016) : tous ces composés sont masculins.

L’auteur

Michel Francard est professeur ordinaire à l’UCL. Il est l’auteur de nombreuses contributions scientifiques portant sur les variétés du français dans la francophonie et sur les langues minoritaires. Il collabore au Petit Robert depuis 2008, en particulier pour le traitement des belgicismes et des luxembourgismes.

Vous avez de ces mots…

À l’écart de tout purisme linguistique, cette chronique se veut attentive aux usages réels du français d’ici et d’ailleurs. Pour décrire ces usages, les analyser et les mettre en perspective, dans le temps, la société et l’espace. Pour rendre compte d’une langue décomplexée, innovante et plurielle. Pour aborder les mots du point de vue des gens qui les font vivre.

@MichelFrancard