Enjaillez-vous!

Dans cet article

Au diapason de l’appétit de vivre témoigné par de nombreux Belges, cette chronique vous invite à une saine réaction face à la morosité ambiante : enjaillez-vous ! Pour vous débarrasser du stress accumulé depuis plusieurs jours, voire depuis plusieurs semaines : enjaillez-vous ! Au risque de trouer la nuit : enjaillez-vous !

Avez-vous des problèmes à comprendre cette invitation ? Demandez donc aux jeunes qui vous sont proches. Eux connaissent ce verbe qui nous vient du français argotique de la Côte d’Ivoire, après un parcours un peu compliqué. Eux vous donneront plus qu’une pâle traduction littérale («faites la fête !») : ils vous en feront découvrir les couleurs et les senteurs, les sonorités et les complicités.

Postscriptum 1

Après le verbe spoiler et le nom ubérisation, les lecteurs du Soir ont complété le tiercé gagnant du «Nouveau mot 2015» avec le verbe pronominal s’enjailler. Il signifie «faire la fête ; s’amuser sans retenue ; prendre du bon temps». À proprement parler, il ne s’agit pas d’un «nouveau mot» : des attestations écrites apparaissent dès avant les années 2000 en Côte d’Ivoire, sa patrie d’origine. Mais sa diffusion récente sous nos latitudes le fait apparaître comme un néologisme.

À la différence de spoiler et de ubérisation, qui sont partagés par plusieurs générations, s’enjailler appartient au vocabulaire «jeune». Il fleurit tant dans l’espace privé (les messages sur les réseaux sociaux) que dans l’espace public (sur les affiches des cercles étudiants par exemple). Son succès est donc plus marqué auprès des jeunes générations, lesquelles peuvent même lui attribuer une valeur identitaire.

Postscriptum 2

Le verbe s’enjailler provient de Côte d’Ivoire, plus précisément des zones urbaines où se pratique un argot à base française dénommé «nouchi». Il s’agit d’une langue composite où se côtoient, en plus du français, des mots issus des langues de la Côte d’Ivoire (dont le malinké) et de l’Afrique de l’Ouest, ainsi que des emprunts à l’anglais ou à l’espagnol. Né dans les quartiers populaires d’Abidjan où il était la langue véhiculaire des jeunes maîtrisant mal le français, le nouchi est devenu au fil du temps une langue «branchée», employée pour la création littéraire et la chanson d’inspiration populaire. N’étant pas soumis à des règles contraignantes, il évolue sans cesse, au gré des besoins de ses utilisateurs.

L’origine de enjailler est vraisemblablement à trouver dans l’anglais (to) enjoy, dont la sémantique est proche. Ce dernier est issu du même radical que le moyen français enjoier (du latin gaudere «se réjouir «, dont la variante populaire *gaudire a donné jouir). L’émergence relativement récente du nouchi élimine l’hypothèse d’un emprunt direct au français enjoier et plaide pour l’adoption de enjoy, avec une morphologie et une prononciation (<anjayer>) adaptées.

Dans son Lexique français de Côte d’Ivoire (Nice, 2002-2003), Suzanne Lafage traite du verbe enjailler, qui revêt là-bas un sens quelque peu différent de celui connu chez nous : il signifie «charmer (quelqu’un) ; plaire à (qqn) ; séduire (qqn)». Des attestations en sont relevées pour l’écrit à partir de 1997 dans des journaux locaux, mais l’usage oral est certainement antérieur.

La diffusion de enjailler au-delà de son aire originelle s’accompagne donc d’une modification du sens initial et de la construction du verbe. De «plaire», on passe à «(bien) se plaire», «s’amuser». Le résultat de cette évolution nous est sans doute parvenu par l’intermédiaire de communautés d’Africains de l’Ouest installés en France et en Belgique. Aujourd’hui, l’immigrant s’enjailler peut se prévaloir d’un parcours d’intégration réussi.

Addendum à la chronique du 2 avril 2016

Plusieurs intervenants ont suggéré d’élargir ma chronique du 2 avril dernier, portant sur l’adjectif sécuritaire, à la forme sécure, généralement associée au français du Québec et qui se diffuse peu à peu chez nous. D’après les informations recueillies (en particulier celles fournies par François Lavallée et Benoît Melançon, que je remercie), l’adjectif sécure est stigmatisé au Québec où on lui préfère, selon les contextes, sûr, sécurisé ou sécuritaire (ce dernier dans le sens «québécois» précisé dans ma chronique : «qui assure la sécurité et qui présente peu ou pas de danger»). Sécure n’est pas mentionné dans le dictionnaire québécois USITO, peut-être en raison des critiques qu’il suscite.

Son antonyme est l’anglicisme insécure. Comme le montrent les emplois commentés dans USITO, cet adjectif s’applique préférentiellement à un état d’esprit (anxiété, incertitude, inquiétude), plutôt qu’à des réalités physiques. Par contre, sécure est employé tant pour des personnes («tranquille» ; «en sécurité») que pour des objets («sécurisé»).

L’auteur

Michel Francard est professeur ordinaire à l’UCL. Il est l’auteur de nombreuses contributions scientifiques portant sur les variétés du français dans la francophonie et sur les langues minoritaires. Il collabore au Petit Robert depuis 2008, en particulier pour le traitement des belgicismes et des luxembourgismes.

Vous avez de ces mots…

À l’écart de tout purisme linguistique, cette chronique se veut attentive aux usages réels du français d’ici et d’ailleurs. Pour décrire ces usages, les analyser et les mettre en perspective, dans le temps, la société et l’espace. Pour rendre compte d’une langue décomplexée, innovante et plurielle. Pour aborder les mots du point de vue des gens qui les font vivre.

@MichelFrancard