Débrayage à Belgocontrol: «Les gens sont au bout du rouleau»

Devant la déferlante provoquée par la paralysie du ciel belge, deux contrôleurs de Belgocontrol ont réagi, en nous demandant de protéger leur anonymat, par crainte de représailles de la part de la direction. « Nous sommes tenus à un devoir de réserve, mais nous nous sentons obligés de parler, expliquent-ils. Notre CEO mène une sale guerre dans les médias. Le moment de cette crise n’a pas été choisi par les travailleurs. Le responsable, ce sont les communiqués de presse de la direction ».

« Des problèmes internes »

Concernant l’accord qui est intervenu mardi entre la direction et un syndicat (CGSP), dont l’annonce a mis le feu aux poudres, le premier contrôleur que nous avons interrogé rappelle que « ces négociations sont en cours depuis plusieurs mois. Elles concernent les pensions, mais pas seulement. Il y a énormément d’autres problèmes internes : le management, les moyens techniques et humains… Cela fait des mois que la direction nous pousse vers la grève pour pouvoir refiler le dossier à la ministre Galant ».

« Mardi, deux syndicats continuaient de demander des garanties en échange d’une hausse de la productivité et de la pension à 58 ans, enchaîne son collègue. Mais un syndicat, qui ne représente pas 10 % des contrôleurs aériens, a accepté de signer en échange d’une augmentation d’une prime pour l’ensemble du personnel. Il y avait une volonté d’arriver à une solution négociée, mais le CEO a choisi de passer en force, au mépris de la concertation sociale. Tout le personnel s’est senti trahi, y compris au sein de la délégation du syndicat qui a signé. Le CEO exprime un grand mépris vis-à-vis du personnel de contrôle ».

Dans ces conditions, « la volte-face de mardi a été ressentie comme un coup de poignard par beaucoup de monde, explique un des deux contrôleurs. Mais il n’y a pas d’appel à la grève, ni à se porter pâles. Il y a eu des réactions individuelles spontanées de nombreux contrôleurs. C’est venu des tripes des travailleurs. Les gens étaient choqués. Or, dans notre métier, il faut être concentré à 100 % sur sa tâche. On ne peut pas se permettre la moindre erreur ! Nous devons prendre plusieurs décisions à la minute, nous devons guider jusqu’à 15 avions en même temps. Des contrôleurs ont estimé que, dans ces conditions de stress, ils n’étaient plus aptes à assurer leur travail. Ils en ont informé leurs superviseurs, qui ont mis en place des restrictions de vols ». « Hier, les gens avaient les larmes aux yeux, des palpitations, ajoute encore son collègue. Le sentiment de stress était assez fort. Dans ces conditions, plusieurs contrôleurs ont conclu qu’ils ne pouvaient plus se concentrer sur la gestion du trafic aérien. Les gens qui sont partis n’étaient pas en mesure d’assurer le contrôle et la sécurité. Ils ont bien fait de partir. Il n’est nullement question ni de prise en otage, ni de certificats médicaux de complaisance. La direction peut envoyer tous les médecins-conseils qu’elle veut. Ils constateront que de nombreux contrôleurs sont en situation de stress intense, voire en burn-out. Quelques absents suffisent pour bloquer la chaîne de contrôle ».

« Sous pression »

Selon nos deux témoins, le personnel de Belgocontrol est « sous pression depuis des années, notamment sur la gestion des horaires et du personnel ». «  Depuis un an, on enchaîne les problèmes au point de vue technique : on a eu une panne d’électricité, deux pannes de communication avec les services extérieurs, une perte des sources de données radar…, dénoncent-ils. Ce sont autant de grosses doses de stress. Nous n’avons pas toute confiance dans le système informatique que nous utilisons. Les effets psychologiques de cette pression sont sous-estimés. La direction a trop tiré sur la corde. Belgocontrol travaille depuis trop longtemps sur la bonne volonté des travailleurs. On est arrivés à la fin de cette logique. On travaille trop et on n’est pas assez. La tension est réelle, les gens sont au bout du rouleau. On n’a pas anticipé les départs des contrôleurs. On manque de personnel ».

Mais pour autant, ils l’assurent : « Il n’y a eu, et il n’y a, aucun risque de sécurité pour les passagers : c’est la préoccupation continue des contrôleurs. C’est dans nos gènes ».

Ce qui ne les empêche pas d’être inquiets pour l’avenir de leur profession : « O n va être rachetés comme la Sabena. Ce sera la fin d’une société publique de contrôle aérien ».