Génération quinquados

Baskets et jeans moulant, Véro porte à 52 ans les mêmes fringues que ses deux ados. Boit ses verres de vin blanc et ne craint pas de fumer des clopes, à l’inverse de ses filles. Sort régulièrement sans son compagnon, avec ses mille et une copines pour des “dîners de filles ”, quand elle ne part pas skier avec elles. Véronique serait-elle ce qu’on appelle aujourd’hui une “quinquado ”, une quinquagénaire adolescente, une de ces femmes qui a biologiquement la cinquantaine mais se sent bien plus jeune dans sa tête, ne craignant pas d’avoir des comportements et des envies proches de ceux des jeunes de 20-25 ans ? «Non, je ne me sens pas ado ! Je ne m’habille pas comme elles, avec des tee-shirts super-moulants, le ventre à l’air, des piercings partout, les cheveux en bataille. Je ne vais pas en boîtes et je ne passe mon temps sur Facebook ou Pinterest… Je ne change pas de mec et je n’ai pas d’amant. J’aimerais bien mais je bosse trop! Bref, je ne me sens pas ado, mais pas plus quinqua. Je me sens encore jeune et certainement plus jeune que ce que je m’imaginais des quinquas quand j’étais ado », s’amuse Véronique, responsable de la communication dans une boîte internationale.

Elles sont de plus en plus nombreuses les femmes qui comme Véronique s’habillent comme leurs filles, optent pour les virées entre copines plutôt que pour les soirées “de couples ”, préfèrent danser plutôt que discuter, rêvent de faire le tour du monde et n’ont peur de rien, pas même du regard des autres, comme Barbara qui, à 53 ans, participe tous les lundis, ou presque, aux soirées des “5 sens ” de Boitsfort où elle s’éclate et danse si librement et parfois si sauvagement que ses filles, gênées, refusent de l’accompagner. Comme Nathalie, 49 ans, qui passe nombre de week-ends à s’initier aux massages tantriques et en revient épanouie, prête à s’éclater avec son mari. Comme ces 11 femmes âgées de 48 à 67 ans, de simples célibataires, épouses et grands-mères qui ont accepté de poser en tenues déshabillées et sexy pour un magazine français. Parmi elles, Shannon, qui à 50 ans reconnaît qu’elle dit plus facilement “oui ”: “oui ” pour du bénévolat dans un camp de réfugiés syriens à Lesbos, “oui ” pour un cours d’initiation au pole dancing, “oui ” pour un rendez-vous arrangé avec son mari où elle fait semblant de le rencontrer pour la première fois.

Démon de midi ou soif de bonheur

Ces quinquas du troisième millénaire seraient-elles dévorées par le démon de midi ? Seraient-elles obsédées par leur apparence ? Veulent-elles profiter pleinement de la vie avant qu’il ne soit trop tard ? S’aveuglent-elles en croyant que tout est encore possible ? Sans doute… Mais, surtout, elles ne se reconnaissent absolument pas dans les termes de “jeunes seniors ” qui désignaient autrefois les femmes de cet âge car elles se sentent physiquement en forme. Elles savent qu’elles ont encore quelque 30 ans de vie devant elles et veulent en profiter pleinement et d’autant plus que souvent elles sont plus libres: les enfants sont grands, les carrières professionnelles lancées, les prêts hypothécaires remboursés et les moyens financiers plus importants. Un sondage Ipsos de 2013, pour la marque de vêtements Balsamik qui voulait connaître le profil de ses acheteuses, a mis en évidence la révolution des quinquagénaires et a lancé le concept de “quinquado ”. Il établit que 100 % des femmes de 45-60 ans se sentent “très bien ” ou “plutôt bien ” dans leur vie, 91 % se perçoivent même plus jeunes dans leur tête, en moyenne 13 ans de moins que leur âge.

La révolution n’est pas seulement physique mais également psychique : les femmes de 50 ans sont heu-reu-ses. Si l’on en croit le sondage Ipsos, elles sont même plus épanouies à 50 qu’à 20 ans pour 68 % des femmes interrogées car elles se sont acceptées telles qu’elles sont et ont davantage d’estime et de confiance en elles. Elles sont encore hédonistes, prennent la vie comme elle vient (59 %) et se sentent même parfois rebelles (66 %), comme leurs ados mais avec davantage de moyens pour s’offrir leurs rébellions. Une indocilité ancrée sans doute dans l’esprit d’une époque. « On assiste pour la première fois dans l’Histoire à l’émergence d’une sensation de “parenthèse enchantée ” chez les femmes de 50 ans. Elles représentent par ailleurs la génération de celles qui ont eu 20 ans dans les années 70: une génération rebelle qui a voulu casser les cadres et innover à chaque étape de la vie. Ce refus de suivre le chemin de la génération précédente se traduit, entre autres, par le sentiment d’être plus jeune dans leur tête », commente le sociologue français Jean-Claude Kaufmann.

Changer ses priorités pour profiter de la vie

Cette jeunesse et ce bonheur, les quinquados les font savoir sur leurs pages Facebook et blogs. La plus célèbre d’entre elles est sans doute Mylène et son Happy Q. Après avoir créé son agence de pub et y avoir travaillé pendant 30 ans, la quinquagénaire française a arrêté de bosser pour pro-fi-ter. Elle reconnaît que son niveau de vie a baissé mais se dit beaucoup plus heureuse : «Je me suis mis à voyager, à aider les autres, à faire du yoga, à monter à cheval, à écrire ce blog, à traîner dans des cafés… Bref à faire des choses que je n’avais jamais le temps de faire et qui, depuis, tous les jours enchantent mon quotidien. »

Par ailleurs, si ce sont les femmes qui ont été les premières à être épinglées comme “quinquados ”, les hommes n’échappent pas à la tendance, comme Olivier, 52 ans qui porte Addidas Gazelle et pull moulant et arrête de bosser le vendredi après-midi pour retrouver sa bande de potes au Café Belga de la place Flagey, à Bruxelles, et refaire le monde. Ou comme Philippe, 49 ans, qui ose les All Star mauves et ne raterait pour rien au monde Tomorrowland, trois jours de folie musicale.

S’éclater, profiter, se rebeller, être heureux sont les priorités des nouveaux quinquagénaires. Faut-il relier ces préoccupations nouvelles à la campagne initiée par la Fondation Roi Baudouin, “Penser plus tôt à plus tard, qui part du constat que deux Belges sur trois ne songent pas à leurs vieux jours ? Sans doute… mais si l’association se propose d’aider les quinquas à monter des projets pour les 25 prochaines années, elle veut aussi être pragmatique et qu’ils préparent leur pension, songent à leurs problèmes de santé et autres “joyeusetés ” qui s’annoncent.