«Un accident nucléaire majeur aura lieu en Europe»…

Une déclaration choc faite le 3 mars dernier au quotidien Libération par le président de l’ASN, l’Autorité française de sûreté nucléaire. De la part de Pierre-Franck Chevet, gendarme en chef de l’atome en France – pays majeur dans le nucléaire mondial –, cette déclaration sur la quasi-certitude d’un accident nucléaire n’a rien d’anodin. Il n’est d’ailleurs pas seul à le penser. Dans les couloirs des rencontres internationales d’experts et régulateurs, cette opinion commence à être évoquée, en tout cas à plus haute voix qu’avant.

En 50 ans, on a changé de paradigme « officiel » public en matière de nucléaire civil. Dans les années soixante, malgré les accidents de Kytchym en URSS – resté confidentiel mais connu des initiés – et de Windscale en Grande-Bretagne en 1957, le paradigme était encore : « un accident majeur est impossible ». Et puis il y a eu Three Mile Island aux USA en 1978, avec des conséquences humaines limitées mais économiques importantes puisque la construction de réacteurs s’arrêta aux USA. Sept ans plus tard survint l’accident majeur de Tchernobyl. Il entraîna d’énormes conséquences humaines, sanitaires, socio-économiques, politiques, que les pays et les populations les plus directement touchées payent encore aujourd’hui. Il entraîna aussi un recul majeur des investissements dans le nucléaire. Et puis est survenu, le 11 mars 2011, l’accident de Fukushima et ses 4 réacteurs détruits. Les conséquences sanitaires et humaines restent à évaluer. Déjà lourdes à ce jour, au total elles le seront sans doute moins qu’à Tchernobyl, une météo chanceuse ayant poussé beaucoup de ses retombées vers le Pacifique.

En octobre 2011, Jacque Repussard, le patron de l’IRSN, Institut français de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire, déclarait « l’inimaginable est devenu possible ». Plusieurs responsables chez nous, comme Willy Deroovere, président de l’autorité de contrôle belge, tinrent des propos semblables. Et tout récemment donc, le 3 mars 2016, le président de l’ASN, Frank Chauvet déclare qu’« un accident majeur aura lieu en Europe », autrement dit l’inimaginable est devenu certain ! On mesure le chemin parcouru, le changement de paradigme.

Mais finalement, ce n’est pas si grave… (?)

Cependant, en même temps que le nouveau paradigme s’installe, il se double progressivement d’une petite musique qui ajoute « … aura lieu, oui, mais ce n’est pas si grave que ça, on s’y prépare et on s’en sortira »… Il s’agit de convaincre de la validité de cet apparent « discours-vérité ». Sur quoi se fonde ce relatif optimisme ?

D’abord sur la minimisation des effets des accidents précédents, patente dans le cas de Tchernobyl. L’évaluation des effets de cet accident sur la santé donne lieu depuis des années à des controverses importantes. Le « forum Tchernobyl », instance qui regroupe l’AIEA, l’Agence Internationale de l’Energie Atomique, et d’autres organismes des Nations unies chargées par l’ONU d’évaluer les effets de la catastrophe, a produit en 2005 un rapport qui minimise considérablement ces effets et n’a quasi pas changé depuis. S’ils évoquent bien les décès rapides des premiers intervenants atteints par des doses de radioactivité très élevées et s’ils reconnaissent, après les avoir d’abord niés longtemps, les cancers de la thyroïde chez les jeunes, par contre ils rejettent tout effet notable des doses faibles et même moyennes. Depuis 25 ans au moins ces mêmes milieux défendent la même ligne, en écartant ou ne tenant pas compte des très nombreuses publications et données qui attestent d’une autre réalité : des dizaines de milliers de personnes parmi les « liquidateurs », les populations évacuées et les populations vivant aujourd’hui sur les zones les plus contaminées, sont décédées et de nombreuses autres sont invalides et chroniquement malades ou structurellement en mauvaise santé, et cela en relation vraisemblable avec leur passé dans cette tourmente radioactive. Cependant, même dans ces milieux internationaux des délégués nationaux de la radioprotection, des évolutions se manifestent chez certains – notamment au niveau européen – pour admettre que le spectre des atteintes classiquement retenues comme liées à la radioactivité doit être élargi et que les « faibles doses » peuvent produire des effets qui n’étaient pas connus ou retenus auparavant, notamment au niveau cardiovasculaire et niveau génétique.

Un autre argument consiste à dire qu’on peut – et qu’il faudra bien – vivre en territoire contaminé si l’on prend une série de précautions, qu’on adopte un mode de vie approprié. Tout cela a été étudié depuis des années par des programmes d’observation et de recherches menés notamment en Biélorussie, les programmes Ethos et Core.

Mais il y a un hic. D’abord au cœur de ces programmes, on trouve très bien représentée l’industrie nucléaire française. Ensuite, alors qu’ils étaient censés théoriquement promouvoir la capacité des populations locales à prendre leur sort en mains, contrôler leur situation, la radioactivité, la sûreté de leur environnement et de leur alimentation, ils ont malheureusement évincé des associations et chercheurs locaux qui avaient déjà bien avancé dans cette voie, mais qui présentaient l’inconvénient, outre leurs compétences technique et scientifique, d’avoir une vue très claire de la dégradation de la santé des populations locales, surtout des enfants, une réalité plutôt gênante que ces programmes n’ont pas réussi à contrecarrer.

Bref, les leçons à tirer des accidents précédents font aussi l’objet de controverses, elles ne sont pas « neutres » et on y sent une tentative de l’industrie nucléaire et des grandes agences de régulation, nationales et internationales, de conforter l’idée qu’un accident est gérable, les conséquences limitées et maîtrisables.

Dilemmes insolubles

Après tout, pourquoi pas ? pourrait-on se dire. N’a-t-on pas déjà connu des graves catastrophes industrielles dont on s’est sorti ? Mais l’industrie nucléaire et les pouvoirs publics sont alors confrontés à des questions particulières qu’on ne retrouve pas dans d’autres dossiers.

D’abord que les effets sanitaires d’un accident nucléaire s’exercent à long terme, sont malaisés à appréhender immédiatement – sauf pour le personnel d’une centrale gravement accidentée ou une population de voisinage immédiat, touchés par des émissions radioactives très élevées, et qu’il faudrait tout de suite protéger et évacuer. Pour le reste de la population concernée, les effets nocifs des doses – faibles ou moyennes – sont aléatoires : autrement dit, un certain nombre de personnes sont susceptibles d’être touchées mais on ne sait pas qui. Si les leçons du passé nous permettent par exemple de pronostiquer que tel accident et ses relâchements de radioactivité pourrait provoquer cancers et décès de 5 % de plus que d’habitude, 100 % de la population va craindre qu’elle puisse se retrouver dans les 5 % ! Cette appréhension et l’ensemble des bouleversements consécutifs à un accident de ce genre entraînent aussi des tensions psychosociales très lourdes, sans compter les coûts économiques faramineux qu’on a pu relever déjà dans le cas de Tchernobyl par exemple (plus de 500 milliards de dollars).

Dans des zones denses comme la Belgique ou certains territoires voisins, l’établissement d’une zone d’exclusion avec évacuation, réinstallation et éventuellement relogement définitif de nombreux habitants, tout cela paraît bien hypothétique sinon impossible. Et dans le cas particulier de la centrale de Doel, située au cœur d’une zone industrielle Seveso, d’un grand port européen, proche d’un nœud de communication portuaire routier et ferroviaire majeur pour la Belgique et l’Europe, et proche d’une ville dont l’évacuation serait quasi impossible – beaucoup d’experts l’admettent, un accident causerait d’énormes problèmes et des dilemmes insolubles.

L’amélioration des plans de secours et d’évacuation aujourd’hui en cours de révision est évidemment indispensable, y compris la meilleure distribution des pastilles d’iode, mais elle ne répondra pas à tous ces dilemmes.

Un moyen aussi de « gérer » de façon préventive cette situation quasi insoluble est de revenir avec l’affirmation que les faibles doses sont sans danger, qu’elles n’ont aucun effet en dessous d’un certain seuil. C’est une tentative, à l’œuvre encore aujourd’hui dans certains milieux, de revenir en arrière sur un des acquis de la science de la radioprotection, à savoir qu’il n’y a pas vraiment de seuil pour les effets nocifs de la radioactivité, même si une proportionnalité bien sûr est à l’œuvre.

Tchernobyl, ce n’est pas vieux, ce n’est pas une page définitivement tournée et close comme certains voudraient opportunément le faire entendre.

*2011, Ed Racine-RTBF