Une journaliste néerlandaise arrêtée pour «insulte» à Erdogan

L a police est à ma porte. Ce n’est pas une blague. » Puis : « Nous allons au commissariat. » Sur Twitter, les abonnés d’Ebru Umar ont pu suivre en direct, samedi soir, l’arrestation de cette journaliste turco-néerlandaise sur l’île de Kusadasi, en mer Egée. Editorialiste du quotidien Metro , Ebru Umar a dû répondre devant un juge d’accusations d’insulte au président Recep Tayyip Erdogan. Libérée dimanche après-midi, elle a interdiction de quitter la Turquie et obligation de se présenter, deux fois par semaine, dans un commissariat.

Ebru Umar est une farouche opposante du chef de l’État, qu’elle qualifie régulièrement de « dictateur ». Récemment, elle signait dans Metro une chronique au vitriol au sujet d’un courriel envoyé par le consulat général de Turquie à Rotterdam. Ce courriel demandait aux Turcs de leur signaler les insultes visant Tayyip Erdogan sur les réseaux sociaux. Le consulat avait ensuite évoqué un « malentendu ».

A cause d’un tweet

Ebru Umar, elle, n’a pas affaibli ses critiques, publiant encore samedi, peu avant son arrestation, des photos d’un drapeau turc sous le mot-clé « #fuckerdogan ». Selon son avocat, Nail Özazman, c’est ce tweet qui a provoqué la garde à vue de la journaliste, ainsi qu’un autre, en néerlandais, où elle appelait Tayyip Erdogan à « aller au diable ». Ebru Umar partage aussi avec ses abonnés les insultes et menaces dont la gratifient sur Twitter les partisans du président. Quelques heures avant sa garde à vue, l’un d’eux la prévenait : « J’ai appelé la police.  »

L’arrestation d’Ebru Umar a eu lieu au moment où la chancelière allemande, Angela Merkel, et le président du Conseil européen, Donald Tusk, achevaient une visite-éclair dans le sud de la Turquie, afin de vérifier la mise en œuvre de l’accord sur les réfugiés signé le 18 mars. Une visite délicate pour la chancelière, critiquée pour son rapprochement avec Tayyip Erdogan. Le 15 avril, Angela Merkel a accepté qu’Ankara engage des poursuites contre Jan Böhmermann, un humoriste allemand auteur d’une satire acerbe contre le président turc.

Susceptible et procédurier

C’est que Recep Tayyip Erdogan est un homme susceptible, et procédurier. Depuis son élection en août 2014, le chef de l’État a exhumé du code pénal une disposition délaissée par ses prédécesseurs, qui permet de punir d’un à quatre ans de prison l’insulte au président. Journalistes, artistes, activistes ou anonymes (parfois mineurs) : près de 2.000 procédures ont été lancées en Turquie pour ce motif. « Le président et ses avocats ne sont pas toujours à l’origine des poursuites, observe Benan Molu, une avocate. Ce sont aussi des policiers qui prennent l’initiative de gardes à vue, ou des procureurs qui déclenchent d’eux-mêmes une action pénale. » Souvent, l’affaire tourne à la délation. Ainsi des internautes qui ont signalé sur Twitter la journaliste Ebru Umar. Ou d’un mari d’Izmir qui a récemment dénoncé son épouse, preuves sonores à l’appui.

« L’abondance des procès et la variété des profils reflètent le vaste monde hostile qu’Erdogan a dans la tête », réagit Erol Önderoglu, représentant en Turquie de Reporters sans frontières (RSF). Les journalistes d’opposition sont les plus exposés. Tunca Ögreten, du quotidien Diken, affronte quatre procès. «  Si seulement nous avions confiance en l’indépendance de notre justice ! », soupire-t-il.

C’est le véritable enjeu, selon l’avocate Benan Molu. Car il faut bien des procureurs pour ouvrir les enquêtes et des juges pour condamner. « J’ai en mémoire un acte d’accusation dans lequel le procureur commençait par souligner que, d’après la Cour européenne des droits de l’Homme, les propos incriminés pouvaient tout à fait relever de la liberté d’expression et non d’une insulte, raconte l’avocate. Mais il soutenait ensuite que cela n’était pas le cas… sans même expliquer pourquoi ! Tout cela est aberrant. »