Portraits des victimes du 22 mars: My Atlegrim, la fée du Nord

Parce que derrière une liste de morts, il y a des destins brisés, des familles en deuil, des vides cruels, des amours anéantis, parfois de la colère. Dans tous les cas, un chagrin immense. Parce que derrière une liste de morts, il y a des souvenirs, des projets, des histoires qui se sont arrêtées net, parce que les victimes étaient au mauvais endroit au mauvais moment. Tout simplement. Parce que derrière une liste de morts, il y a surtout un déchirement, entre un énorme sentiment d’injustice, d’une part, et le poids de la fatalité, de l’autre. Pour tout cela, Le Soir et De Standaard se sont unis pour publier, ensemble, depuis le 22 avril, les portraits des victimes du 22 mars.

My s’appelait réellement My. Comme Little My, dans Les Moomins. Suédoise, cette jolie brune à lunettes piquait des fleurs dans ses cheveux était un petit Dalaï-Lama. Une âme pure. Elle a perdu la vie à Maelbeek. Portrait.

U ne fée, c’est une créature extraordinaire. Frêle comme un papillon mais forte parce qu’elle connaît tous les éléments de la nature ». Pour Louis, son amoureux, « My était une fée des bois et de lumière. Un jour, elle a quitté la magnificence et le mystère des vastes forêts scandinaves pour découvrir le monde. Elle a migré vers un autre pays où elle est devenue illustratrice, magicienne des images, pour conter la beauté de la nature. Elle a adopté forme humaine et, pour se fondre dans la société, s’est mise à travailler dans un magasin de thés, à deux pas de la Grand Place de Bruxelles ».

L’histoire de My débute en 1985 dans le vert des forêts de Suède et s’achève 30 ans plus tard, un mardi, dans le gris du métro bruxellois. Le dimanche, elle avait travaillé au Palais des Thés, son antre depuis cinq ans et demi, puis avait bu un verre au Soleil, le petit bar qui fait le coin dans la rue des Chartreux. Avant de quitter le boulot, entre deux clients, elle avait papoté avec ses collègues. Notamment des « petites plantations qu’elle comptait faire cette semaine ».

« Elle adorait les fleurs. Ses parents étaient biologistes et là-bas, ils l’emmenaient en balade partout, ils examinaient tout, ils connaissaient tous les noms des plantes et des oiseaux. Elle a eu une enfance très heureuse, racontent Ronane, Maïa, Hélène et Virginie, debout autour du comptoir. Elle s’asseyait souvent sur le banc au jardin, derrière le magasin, toute seule. Avec une tasse de Pu Erh, un thé chinois qui soigne un peu. Qui lui faisait du bien. Elle disait qu’elle avait besoin de la ville mais qu’elle ne vieillirait pas ici, qu’elle retournerait en Suède quand elle aurait des enfants ». Il y a quelques années, la jeune femme avait habité un appartement donnant sur le parc de Forest. « Une super vue, un tableau de verdure. Elle voulait des fleurs partout sur le balcon, créer un mur végétal ».

Cet accent splendide, indestructible

My s’appelait réellement My. Comme Little My, dans Les Moomins, ces personnages mi-trolls mi-hippopotames créés par la Finlandaise suédophone Tove Jansson, dont ses parents aimaient bien les bouquins. My, c’est simple, c’est zen, ça fait une jolie bouche quand on le prononce, c’est presque une note de musique, c’est exotique. La jeune Suédoise était venue en Belgique pour apprendre le français en 2005, elle le parlait parfaitement mais avait toujours gardé cet accent « splendide, indestructible, expliquent ses amies. Parfois, elle mélangeait les langues. Ou bien elle disait : “Ne t’inquiète !” Ça, on l’a tellement intégré qu’on le met à toutes les sauces : “Ne t’en fais !”, “Ne te stresse !”  » Un matin d’hiver à la boutique, on l’appelle : « Viens voir, il y a plein de petits perce-neige au jardin ! » Elle, accourant, excitée, émerveillée : « Où ça des petits personnages ? »

Elle luttait contre le côté lisse des choses

Les quatre filles ont conservé chacun des petits mots que l’illustratrice leur a laissés : un coucou, un merci, un dessin sur un Post-it, des pages de carnet, des cartes de voeux et les emballages cadeaux qu’elle réalisait elle-même, des animaux étranges découpés dans du papier argent, mille créatures issues de son univers imaginaire poétique et fantasque. « Son style est très libre, délié, fait de masses colorées, raconte Nadia, l’une de ses amies les plus proches, illustratrice elle aussi. Elle travaillait beaucoup le découpage. Et la tapisserie, qu’elle a découverte quand nous étions à Saint-Luc ».

Enfant, My passait des heures, assise à son bureau à bricoler et gribouiller. Mais c’est à Bruxelles qu’elle réalise qu’elle a envie de vivre de son art. Après Saint-Luc, elle s’attaque à La Cambre et affine ce style oscillant entre textile et dessin qui lui permet de lutter contre « le côté lisse des choses », elle qui a toujours eu un faible pour les accidents de l’artisanal.

Nadia attrape une sérigraphie, l’histoire d’un canard qui tombe amoureux d’un robinet. Ça finit mal pour le canard, il se fait asperger. C’est naïf et nerveux, précis, tranchant, un peu surréaliste, flashy et mouvementé comme un cauchemar d’enfant. Elle se souvient de leurs conversations sur Chagall, Bonnard, Matisse, sur l’art brut, le yoga, les médecines naturelles, sur le fait que même si elle adorait son job au Palais des Thés, My trouvait qu’il était temps de vivre de ses créations, « que tous ces petits trucs gratuits, ça commençait à bien faire ».

Elle avait publié, déjà. Des illustrations dans des magazines comme le mook 24h01 ou le fanzine pour enfants Cuistax, des livres aussi dont Propos autour de la fleur, qu’elle avait écrit, illustré, relié et édité avec le graphiste Sükrii Kural. Il y a quelques semaines, elle avait eu un bon contact avec les Éditions du Rouergue...

Sous le charme de Bruxelles

Avec Nadia, elles avaient pris l’habitude de s’envoyer des dessins de presse. L’un des derniers, sur l’Europe qui tourne le dos aux réfugiés, l’avait rendue triste : « C’est la merde, quand même, l’Europe. Je suis bien dégoûtée », avait-elle écrit à son amie. Bruxelles, en revanche, lui plaisait drôlement. En juin 2013, le journaliste Kurt Snoekx, pour Agenda Magazine, avait infiltré son antre d'artiste, l’appartement près du parc Duden. Il lui avait demandé pourquoi elle avait flashé sur la capitale. « Pour quelqu’un qui étudie l’art, avait-elle dit, vivre à proximité des musées et aux côtés de créateurs qui développent leur talent apporte beaucoup. Mais j’aime tout simplement la Belgique, et Bruxelles en particulier, parce que les gens y sont très agréables, très doux pour des habitants d’une grande ville. Bruxelles grouille de vie, mais d’une façon un peu cachée, sous-cutanée, sans ostentation. C’est ce qui fait son charme ».

Dick Bruna, Chris Ware, le golfe de Botnie

Aux murs, il avait repéré une carte d’état-major du nord de la France et de la Belgique datant de la Seconde Guerre mondiale, un poster du dessinateur de B.D. allemand ATAK, une carte ludique de la Suède, un canard de Dick Bruna, des étagères de livres, une monographie de Matisse, les Building Stories de Chris Ware, « et des casiers d’imprimeurs pleins de petits brols venant compléter ce tableau d’un désordre charmant ». Elle avait confié combien dessiner était important pour elle. « C’est une activité extrêmement intuitive, on agit dans la rapidité. Il y a beaucoup d’accidents qui peuvent se produire, des choses dont on ne peut pas se débarrasser par la suite. Ça permet de découvrir et de comprendre des choses. La tapisserie et le tricot sont des activités beaucoup plus méditatives. Elles obligent à rester assis et à prendre du temps. La lenteur t’amène vers un rythme qui te pousse à te confronter au travail d’une toute autre manière. Quand on range les fils, on range la tête ».

« Bienveillante ». « Magique ». « D’une immense sagesse ». « Supérieure ». « Eveillée ». « Comme le thé au jasmin, fort et doux à la fois ». La jolie brune à lunettes qui piquait des fleurs dans ses cheveux, « des barrettes, des trucs dingues », née à Umeå, à 600 kilomètres de Stockholm, sur la côte du golfe de Botnie dans la province historique de Västerbotten, était un petit Dalaï-Lama. Une âme pure. Un demi-dieu. Elle était Frigg, déesse de l'amour dans la mythologie nordique, femme d'Odin, qui connaît le destin de chaque être mais ne le révèle à personne. Pour Louis, My est juste retournée en Suède. « Elle continue sa route, en ange bienveillant de la nature, magnifique petite fée qui a retrouvé son plein éclat de lumière ».

Des expos-hommages autour du travail de My seront organisées en juin par ses amis et son compagnon. http://myatlegrim.tumblr.com/