Portraits des victimes du 22 mars: Raghavendran Ganesan, entre Harry Potter et Tyrion Lannister

Le jeune ingénieur logiciel, né le 10 octobre 1985 à Chennai (anciennement Madras, en Inde), est décédé le 22 mars 2016 à Bruxelles, dans l’attentat du métro Maelbeek.

Temps de lecture: 5 min

Raghavendran était un ninja. Sur Facebook, sa photo de profil vient du manga Naruto. Pas le visage du héros mais celui d’un personnage aussi secondaire qu’attachant : Rock Lee – référence à Bruce Lee –, connu pour son opiniâtreté, son courage et son acharnement dans le travail. Au fil des pages, il tend à prouver qu’en bossant dur, même un garçon sans talent peut terrasser un génie aux dons ninjas héréditaires. Rock Lee croit au système de l’auto-objectif : si tu échoues à atteindre ton but, tu t’en fixes un autre, plus ambitieux.

Raghavendran était comme ça. Le matin du 22 mars, le jeune homme de 30 ans prend le métro à Merode pour se rendre au boulot. Huit ans qu’il travaille chez Infosys Limited, une société de prestation de services informatiques créée en 1981 par sept hommes d’affaires indiens. Après quatre ans passés à Pune, septième plus grande métropole d’Inde, dans l’Etat du Maharashtra, il déménage à Bruxelles en 2012.

Bruxelles, une parenthèse

C’était temporaire. Un contrat de quatre ans. Si vous connaissiez Pune, vous comprendriez. Pune exhale la culture, l’art, la musique… La vie. Le Pataleshwar, temple creusé dans une grotte, datant du VIIIe siècle et dédié au dieu des mondes inférieurs, est une merveille d’architecture à même le roc. Et pour avoir une vue panoramique sur toute la ville, on grimpe jusqu’au temple, tout en haut de la colline de Parvati.

Bruxelles n’était qu’une petite parenthèse pour le jeune software engineer. En français, on dit ingénieur logiciel. Pour faire simple, c’est le mec que tout le monde attend quand le système informatique débloque. Celui qui apporte la solution au problème. Celui dont l’entrée dans la pièce suffit déjà à calmer les esprits. Vikram Kataria, responsable du software chez Proximus, le connaissait depuis quatre ans, depuis son arrivée à Bruxelles, et ils travaillaient l’un en face de l’autre depuis une année entière. « Je sais, ça fait cliché, explique-t-il avec un léger sourire, mais Raghav était vraiment quelqu’un de bien. Professionnellement et humainement. Il adorait apprendre et, croyez-moi, c’est un métier qui demande ça constamment. Se mettre à jour, c’est la base. Il était en plus quelqu’un de très ouvert, serviable, amical, d’un contact facile. Ce qui n’est pas évident dans ce genre de job où on a tendance à s’énerver quand plus rien ne fonctionne. Il était par contre assez entêté et quand il fallait le convaincre, on savait qu’on était parti pour de longues discussions. Mais il adorait ça ».

Agatha Christie et le cricket

Avec le reste de la bande, une vingtaine de collègues et amis, ils prennent l’habitude d’aller au resto au moins une fois par mois, ou au bowling, ou pique-niquer ou, le week-end, se lancer dans de grandes parties de cricket, sport national indien, dans l’un des parcs de Bruxelles. « Je me souviendrai toujours de la passion qu’il mettait dans tout ce qu’il faisait, poursuit Vikram. Par exemple, il était un très grand lecteur. Il était fan de la saga Game of Thrones, des Harry Potter, de la série japonaise Naruto et il avait dévoré tous les romans d’Agatha Christie. Il avait aussi beaucoup voyagé à travers l’Europe durant son séjour ici. Il avait vu Paris, d’autres villes, il n’avait pas perdu de temps. En juin, il devait rentrer en Inde. Son contrat était terminé. Il venait d’acheter une maison à Pune et sa femme l’attendait là-bas, avec leur fils de deux mois, Arjun, qu’il n’avait vu qu’une seule fois. Depuis leur mariage, en 2014, elle vivait ici, avec lui à Bruxelles, mais elle était rentrée en Inde pour l’arrivée du bébé ».

Le fils de l’Inde tout entière

Ce matin-là, Raghavendran appelle sa maman, Annapoorni Ganesan, via Skype. A Mumbai, il est 13 h 11. A Bruxelles, 4 h 30 de moins, soit 8 h 41. Leur conversation dure dix minutes. Puis il part prendre son métro. Ce jour-là, il y a très exactement deux ans et deux jours qu’il a épousé Vaishali. On trouve toujours, sur Facebook, cette photo où, en habit de fête blanc et or, il se penche vers la jeune femme et pose une guirlande de fleurs sur sa robe écarlate. Pluie de pétales colorés, sourires radieux. On imagine les violons, les sitars et les beats joyeux des B.O. de Bollywood…

Raghav venait de Chennai, autrefois Madras, capitale du Tamil Nadu ou « Pays des Tamouls », tout au sud de l’Inde, dans la pointe, à l’est. 72 millions d’habitants pour un peu plus de 130.000 km2. Plus riche et plus urbanisée que la moyenne nationale. Quand elle s’est mise à chercher son fils, remuant ciel, terre et réseaux sociaux avec l’aide de Chandrasekar, son second garçon qui vit en Allemagne, Annapoorni a interpellé les autorités indiennes, ministre des Affaires étrangères et ambassade, pour qu’ils tentent de retrouver Raghavendran. Elle écrit alors : « Parce qu’il n’est pas seulement mon fils. Il est le fils du Tamil Nadu. Il est le fils de l’Inde tout entière ».

Mardi 29 mars dans l’après-midi, le corps du jeune homme est revenu à Chennai. Il a été incinéré au crématorium de Mahalaksmi Nagar, ville où il s’était rendu deux mois plus tôt pour le baptême de son petit garçon. Raghavendran Ganesan était un brahmane orthodoxe, appartenant à la plus élevée des castes de l’hindouisme. Il respectait une série de préceptes liés à sa religion, il était végétarien, ne buvait pas d’alcool. Et croyait en la réincarnation. Au vu du bon karma de son ami, Vikram se veut rassurant. « Il mérite d’être bien là où il est ».

À lire aussi Notre dossier spécial: reconstitution du 22 mars À lire aussi Notre dossier sur les attentats de Bruxelles

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info
La Une Le fil info

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une