Virginie Efira: «On évolue quand on assume ce que l’on est»

Souriante, loquace, joviale : Virginie Efira est telle qu’on l’imagine. Elle parle de tout sans tabou, aborde aussi bien des sujets graves que des choses plus légères, avec toujours beaucoup d’autodérision. Longtemps cantonnée aux comédies romantiques, elle prouve aujourd’hui qu’elle peut faire bien plus. Cette année, elle sera à l’affiche de quatre films (Et ta sœur de Marion Vernoux, Elle de Paul Verhoeven, Un homme à la hauteur de Laurent Tirard et Victoria de Justine Triet).

Dans Un homme à la hauteur, elle incarne Diane, une brillante avocate qui vient de mettre un terme à son mariage. Enfin libre de rencontrer l’homme de sa vie, elle fait la connaissance d’Alexandre (Jean Dujardin), qui a retrouvé le GSM qu’elle avait égaré. Lorsqu’il la contacte pour lui rendre son téléphone, il semble être l’homme parfait : drôle, cultivé, gentleman… Mais tout ne se passera pas comme prévu : l’homme parfait lui arrive au nombril !

Vous dites en plaisantant que le point commun de vos films, c’est de mettre en évidence des gens bizarres…

J’avais très envie de me tourner vers du cinéma d’auteur, qui se libère des conventions. Mais je trouve qu’il y a aussi beaucoup à faire dans la comédie populaire. Je n’aime pas les pitchs, ça m’est un peu égal. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas l’histoire mais comment on la raconte. Dans Un homme à la hauteur, je trouvais très intéressant de parler du fait qu’une femme fantasme sur un homme, le voit et se dise : Merde, il fait 1 mètre 38 ! Je tombe amoureuse, mais j’ai honte de lui.

Avoir honte de la personne qu’on aime, c’est quelque chose qui m’amuse. En plus, j’aime ce que ça raconte. Ça parle de bons sentiments, du fait de toujours mettre en avant l’acceptation de la différence et d’au final se rendre compte que, dans la vie, ce n’est pas toujours aussi évident. Selon moi, c’était un sujet de comédie marrant. Je trouvais ça plutôt original et excitant. Laurent Tirard, le réalisateur, est aussi quelqu’un qui met du soin dans les choses qu’il fait. Puis le fait de tourner avec Jean Dujardin m’a aussi attirée. Je suis une grande fan d’OSS.

Vous aviez aussi une envie forte de jouer aux côtés de Jean Dujardin ?

C’était chouette que ce soit ce partenaire-là. Je suis une grande fan d’OSS. C’est un grand acteur de comédie. Je le connaissais dans la vie et je me disais qu’on pouvait trouver un terrain d’entente. Ce n’est pas quelqu’un qui s’envisage ou qui se regarde faire. Il a quelque chose d’un peu belge à la limite.

Dans Un homme à la hauteur, Virginie Efira est une brillante avocate qui tombe sous le charme d’Alexandre, drôle, cultivé et très petit. Gaumont

Le feeling est tout de suite passé ?

Si on force les choses, ça ne va pas. Il y a toujours un moment où on tâtonne, on s’apprivoise… Je me souviens de lectures où je trouvais les choses trop écrites. Il faut aussi laisser une place à la spontanéité et faire en sorte que ce ne soit pas trop propre. Puis quand tu arrives dans le projet et que c’est Jean Dujardin qui a été choisi dès le départ pour le film, tu as besoin qu’il te donne une sorte d’autorisation. Ce qu’il a directement fait. Idem pour Laurent Tirard. J’ai pu proposer, réécrire des choses…

Obtenir un premier rôle dans un gros film, vous voyez ça comme une reconnaissance ?

A priori, je pouvais partir un peu perdante, car j’ai fait beaucoup de comédies romantiques, donc ils auraient pu vouloir prendre quelqu’un de nouveau. Participer à ce genre de projet est agréable, car c’est un certain niveau de production, avec un plus gros budget, un acteur très connu, la Gaumont. C’est rigolo, c’est autre chose. Mais ce n’était pas un objectif.

Récemment, Télérama mettait en évidence le sexisme ordinaire à Hollywood et dans l’audiovisuel français dans une enquête à laquelle vous avez participé. C’est quelque chose que vous ressentez ?

Je dirais que je le ressens en dehors de moi. En France, pays où je vis pour l’instant, on a commencé à parler des inégalités hommes-femmes en faisant, sous Sarkozy, une loi contre le voile intégral, chose qui concerne 0,5 % des femmes. Pour moi, c’est une manière de faire du bruit extérieur, de s’éloigner du problème de fond. Pour ce qui est de mon métier, ce n’est pas la même chose. Il y a des différences de salaires entre les gens qui jouent au cinéma, ceux qui jouent au théâtre. Et ce n’est pas une problématique que je rencontre personnellement. On peut contester la manière dont les acteurs sont payés. Mais moi, je suis payée très différemment selon les films, jusqu’à un quinzième entre un film populaire et un film d’auteur. On parie sur la possibilité de faire un film sur votre nom. C’est peut-être contestable mais c’est comme ça. Pour moi, qu’on soit un homme ou une femme n’intervient pas là-dedans. En revanche, il n’y a pas que le cinéma dans la vie et on voit très bien que dans les grandes puissances financières, les femmes sont rares. Dès qu’il y a de gros enjeux financiers, il y a de la suspicion envers les femmes. Et à profession et diplôme identiques, une femme est désavantagée. La question de la maternité, le fait qu’on se dise : Attention, à un moment elle va s’occuper de ses enfants, se pose toujours de la même manière. Il faut respecter les combats passés, il y a toujours à combattre. La distribution des rôles se fait progressivement.

Vous dites aussi que c’est aux femmes de faire en sorte qu’on les reconnaisse pour ce qu’elles sont…

Il y a plein d’inégalités partout, mais on ne peut pas se mettre dans la position de victime non plus. C’est à nous d’avoir un autre regard sur les choses. J’ai la volonté de me libérer des diktats, mais je me rends compte qu’ils sont parfois à l’intérieur de moi. Sur le jeunisme par exemple, c’est d’abord à moi de me regarder autrement. Il faut se défaire de cette espèce de rythme commun présent dans la société pour installer son propre tempo. Si on y croit très fort, les gens se mettent au diapason. Je pense que c’est très compliqué de parler des inégalités quand on est blonde, blanche, hétéro, avec une profession qui vous donne un pouvoir d’achat important. Une partie de ma famille est d’origine arabe. Personnellement, je ne sais pas ce que c’est de vivre avec un regard sur soi qui est difficile, avec un accès au travail qui est plus compliqué. Mais si on se dit : De toute façon, ça n’ira pas, ça ne va pas non plus. Il y a un gros problème en matière d’inégalités, mais il faut malgré tout essayer de le transformer. Il faut se battre contre les inégalités en ayant une croyance supérieure.

C’est un devoir pour vous d’être féministe ?

Oui, je pense. Selon moi, on devient politique à partir du moment où un sentiment pénètre en nous. Notre rapport au monde et aux autres, notre manière d’être, la valeur du travail, ce qui nous importe et ce qui nous anime. Le féminisme là-dedans, c’est une autre manière de voir les femmes, de ne pas se sentir emprisonnée dans un rôle, d’avoir de la compréhension des autres, de ne pas accepter qu’il n’y ait qu’une seule façon d’être vue puis de trouver son propre féminisme. Par exemple, je ne me reconnais pas du tout dans le mouvement qui est très apeuré par la sexualité féminine. En fait, c’est pouvoir décider librement.

À quel point cela vous guide-t-il dans vos choix ?

On a le choix quand on vous propose des choses. Faire de bons ou de mauvais films, ça reste toujours subjectif. En revanche, on peut savoir ce qui anime quelqu’un. Je ne veux pas que dans mes films, la femme soit forcément survalorisée. Je peux très bien jouer dans un film où je suis esclavagée par un homme. Les films ne sont pas obligés d’être de bon goût et on peut raconter ce genre d’histoire ou jouer un personnage dont les valeurs sont différentes des nôtres. En revanche, il faut que le film cherche à dire quelque chose, interroge notre société, ne soit pas conformiste. La limite serait peut-être le stéréotype. Quand on choisit un projet, on sent si les gens ont ces valeurs-là ou s’ils envisagent juste le film comme un projet à vendre.

Avez-vous déjà refusé un projet parce que l’image de la femme ne vous convenait pas ?

Oui, plein. Mais en général, si l’image de la femme ne me convient pas, c’est que la manière dont c’est écrit ou la manière de voir le monde du réalisateur ne me convient pas non plus. Cela ne concerne jamais un truc moral. Je n’en ai rien à foutre de la moralité au cinéma. Je n’ai pas envie de jouer que des femmes politiques convaincues. Je pense que la bassesse est aussi dans l’être humain. C’est l’esprit du metteur en scène. Quelqu’un qui essaie d’interroger la société. Pas qui juge forcément.

Faire des couvertures de magazines où vous êtes tout à fait à l’aise avec votre féminité fait donc partie de cette vision ?

Tout à fait. Pour moi ce n’est pas un assujettissement au regard masculin. Il y a beaucoup de choses qui pèsent sur les femmes et ce qui est excitant, c’est de choisir sa manière d’être, sa direction, et ne pas se dire qu’il y a un seul chemin possible. Je n’ai pas du tout envie d’éduquer ma fille dans une victimisation par rapport aux hommes, en lui disant : Attention, ils vont peut-être profiter de toi.

C’est facile d’assumer d’être femme de cette manière ?

Se défaire des courants de pensée majoritaires n’est pas quelque chose de simple, mais c’est indispensable.

Dans Un homme à la hauteur, vous représentez une femme qui a réussi, qui est indépendante, mais qui est quand même encore la jolie nana face à un homme riche. Vous êtes à l’aise par rapport à ça ?

Je fais un autre film après, Victoria, où je joue avec ce que je suis, où il y a des signes du vieillissement plus prononcés. Ça dépend du projet. Ici, on est dans un film avec du glamour. Je n’essaie pas de montrer un truc de moi. J’essaie que ce soit le plus large possible. Je cherche le contraste. On évolue parce qu’on assume les choses qu’on est. Plus on assume ce qu’on est, plus on rencontre des gens qui sont en adéquation avec ça, plus on fait des choses larges. C’est aussi une question de confiance en soi et d’acceptation de ses défauts.

Vous avez plus confiance qu’avant ?

Je n’en ai plus rien à foutre, donc ça veut dire plus d’assurance. Avant j’avais peur. Quand on a peu confiance en soi, on laisse les autres se charger du regard qu’ils peuvent avoir sur nous. Il y a une forme de soumission. Mais à un moment, il y a une limite à ça. Surtout dans un travail artistique.

Ces derniers temps, vous avez alterné des projets très différents. Qu’est-ce qui vous guide dans vos choix ?

Le plus souvent, le metteur en scène. Faire confiance à quelqu’un, avoir de la croyance, c’est quelque chose de beau. Pas tellement par rapport au succès que ça pourrait avoir, mais plutôt au moment de faire les choses, y croire vraiment.

Vous aimeriez tourner en Belgique ?

Il y a plein de gens que j’adore : les Dardenne, Bouli Lanners, Joachim Lafosse… C’est un cinéma diversifié. Les Flamands sont passionnants : ik spreek een beetje Nederlands. Oui, j’aimerais beaucoup tourner en Belgique parce que ce sont des films que je trouve de grande qualité. J’ai d’ailleurs un projet, mais il est encore un peu tôt pour en parler. C’est un autre esprit, ce n’est pas construit de la même manière, il y a moins de conventions commerciales, donc c’est souvent plus libre. C’est superintéressant.

Un homme à la hauteur, Laurent Tirard, en salles le 04/05.