La peur et la haine: comment travailler (avec) la violence?

Le 22 mars dernier, nous avons été à nouveau plongés dans l’horreur. Après les attentats de Beyrouth, Paris, Tunis, ceux de Bruxelles mettent à l’épreuve les capacités que nous avons de répondre à une violence aveugle et déchaînée. Semant la ruine et la mort, ils ébranlent nos conceptions de la démocratie, une démocratie profonde comme projet – jamais abouti – de création politique et d’émancipation collective.

Nous sommes saisis par la violence. Le trauma n’est pas seulement celui dramatiquement subi par les victimes directes et leurs proches. Le terrorisme vise aussi à provoquer des traumatismes sociaux en frappant la communauté politique tout entière. Si la menace est réelle, le sentiment oppressant d’une montée des réactions autoritaires ne l’est pas moins, lorsqu’elles font croire que le seul traitement possible de la menace est policier et militaire.

Le choc d’une violence mortelle est sidérant. Chacun s’en protège comme il peut. La violence politique a ceci de particulier qu’elle nous concerne aussi au plus intime. Elle est paralysante, empêche la pensée et laisse provisoirement sans voix. Dans notre travail de recherche universitaire, nous n’en sommes pas restés indemnes. Certains ont été touchés dans leur vie ou dans celle de proches. Nous avons aussi rencontré la difficulté de qualifier l’événement et ses ramifications, sans simplisme ni empressement.

Qu’est-ce qu’une guerre ? Sommes-nous en guerre ou en situation d’actes de guerre ? La violence dont nous parlons est-elle politique ou religieuse ? Si elle est politique, quel est le problème politique sous-jacent ? Si elle est religieuse, comment se décline le contentieux religieux qui l’entraîne ?

Une violence qui nous frappe de plein fouet tend à polariser les positions et risque de transformer les controverses en polémiques. Au moment où une enquête parlementaire se penche sur le fonctionnement du système de surveillance policière, il est essentiel de continuer à confronter des interprétations multiples sur les causes de la violence, dans le dialogue et le refus de prises positions dogmatiques. Nous devons lutter contre les tentations de tout réduire à une lecture binaire du monde qui opposerait les civilisés aux barbares ou la démocratie pacifiée à l’obscurantisme violent.

Un mauvais procès a été intenté aux sciences humaines : expliquer serait excuser, chercher les causes sociales de la violence serait décharger ses auteurs de leur responsabilité. C’est oublier que dans un monde global, nous sommes interreliés et que les causes d’un acte ne se réduisent jamais aux motivations individuelles de son auteur. C’est oublier que les auteurs des attentats de Bruxelles, nés en Belgique, ont fréquenté ses institutions. C’est négliger la question qu’ils posent à notre communauté politique.

Un point pour nous est clair, c’est qu’il y a de l’inexplicable dans leur enrôlement mortifère. Ce qui ne veut pas dire que nous devions démissionner de toute recherche d’explication, au contraire. L’inexplicable des actes est la mesure de notre ignorance. C’est le gouffre incompressible de notre entendement. Toute explication sera incomplète – à rebours d’un discours dogmatique qui prétend justement à une explication intégrale.

Des recherches ont montré que les djihadistes européens se recrutent dans des groupes sociaux différents et nourrissent des motifs complexes. Certains vivent l’exclusion sociale comme un stigmate visible dans leur corps et sont animés d’une haine de la société qui trouve ses sources dans une relégation durable. D’autres, plutôt issus des classes moyennes, sont en recherche d’un cadre ultra-autoritaire pour les soulager du désarroi de leur responsabilité personnelle.

Ils ont en commun un parcours de ruptures successives avec leur environnement familier, marqué par une « absence d’horizon d’espérance » (F. Khosrokhavar). Pris dans un discours mélancolique et paranoïaque, la cruauté qu’ils se montrent prêts à exercer est radicale car elle veut provoquer la panique politique et défaire à la racine ce qui lie les humains entre eux.

La question qui se pose est dès lors : par où communiquons-nous avec cette violence radicale ?

D’abord par la peur, bien entendu. Il est indispensable de s’interroger sur les racines de cette peur, si on veut dépasser un appel un peu incantatoire à ne pas succomber à des réflexes défensifs ou sécuritaires.

Nous sommes face à une organisation qui promeut le chaos politique autant que l’ordre religieux. Elle s’oppose à la modernité capitaliste. Son fanatisme semble radicalement étranger à nos modes de vie cools et tolérants. La démocratie libérale est-elle source de « cool-attitude » et de tolérance pour les pauvres et les vulnérables du système capitaliste ? Qu’est-ce que la liberté pour l’exclu du système capitaliste ? Celui qui assume son acte d’exploser les autres et de s’exploser lui-même est-il la nouvelle figure de l’anarchie ou l’expression de la liberté radicale par rapport à celui qui s’aliène à son Smartphone ?

Notre capitalisme semble permissif et hédoniste. Jamais la consommation n’a été élevée à un tel « art de vivre ». Jamais le travail productif n’a contenu autant de promesses de « réalisation de soi ». Pourtant, nous échappons difficilement à l’incitation à la jouissance qui est en réalité un commandement impératif. Son pendant, c’est que nous devenons des sujets hédonistes peu préparés à assumer les conflits (en soi, avec d’autres) parce que nous sommes portés à éviter toute négativité dans l’existence.

La violence qui s’est à nouveau déchaînée à Bruxelles vient nous rappeler que nos démocraties sont vulnérables et nos vies exposées à des menaces radicales. Elle vient aussi nous montrer que la passion alimentée par le capitalisme laisse désarmé devant l’hostilité absolue. Nous avons à réapprendre la « vertu du conflit », en expérimentant que le conflit n’est pas la violence et que son élaboration dans le dialogue est au contraire le meilleur rempart contre elle. Il y a aussi à réapprendre à traverser les sentiments négatifs qui nous saisissent dans le moment du danger, pour en faire un socle de pensée et d’action.

Il y a un deuxième aspect par lequel nous communiquons avec la violence radicale : c’est par les mécanismes qui la produisent, dans notre propre société. Si la violence est radicale, c’est aussi qu’elle est symptôme d’un mal profond. Nous ne sommes pas étrangers à ce qui a produit un terreau rendant la violence possible dans notre communauté politique. Dire cela n’est pas minimiser le caractère exceptionnellement grave des crimes commis. C’est chercher à revivifier nos pratiques démocratiques en identifiant où passent les lignes de division capitales.

Dans les jours qui ont suivi les attentats, le souhait a souvent été exprimé dans les médias d’un « retour à la normale ». Ce souhait est légitime s’il manifeste la volonté de vivre à l’abri d’une menace vitale sans tomber dans un état d’exception durable. Il n’est pourtant pas à la hauteur des enjeux d’une démocratie vivante s’il signifie que la normale est la reconduction de l’existant, avec les violences silencieuses qu’il contient, et s’il conduit à oublier que nous avons en démocratie à prendre soin des problèmes de notre vie commune, à commencer par celui de l’oppression qu’elle exerce sur les sans-voix.

Comment affronter ceux qui sèment la destruction sans se trouver pris dans la violence même que nous refusons ? Comment faire face à l’hostilité absolue sans prendre à son tour les armes de la mort ? L’usage de la force est nécessaire sur le versant sécuritaire de toute société démocratique, mais on ne peut en attendre la guérison du mal profond. Travailler à la paix, dans tous les registres de la vie personnelle et collective, suppose de travailler à la libération de la violence par l’élaboration des conflits, sachant qu’il s’agit d’une tâche sans fin, dont l’issue est incertaine.

* Les auteurs s’expriment à titre personnel.