Festival de Cannes: les excuses hasardeuses de Laurent Lafitte à Woody Allen

La règle est pourtant connue : s’il est nécessaire d’expliquer une blague, c’est qu’elle n’était pas bonne. Laurent Lafitte, maître de cérémonie de la soirée d’ouverture du Festival de Cannes, auraît mieux fait de se remémorer cet adage.

Pour ceux qui ont manqué le premier épisode, l’acteur français avait créé un tollé en lançant à Woody Allen : «Ces dernières années, vous avez beaucoup tourné en Europe, alors que vous n'êtes même pas condamné pour viol aux Etats-Unis».

En fait de s’adresser au réalisateur newyorkais, il faisait une allusion à l’exil forcé de Roman Polanski. C’est Polanski que Lafitte (et le co-auteur de son discours, Vincent Dedienne) ciblait réellement.

Beaucoup ont pourtant fantasmé un acte de bravoure devant un parterre de célébrités mi-amusées, mi-gênées. En effet, Woody Allen lui-même est accusé d’agression sexuelle. Par sa propre fille, Dylan Farrow. Et pas depuis hier. Dès 1993, l’affaire faisait les choux gras de la presse à scandale. Vingt ans plus tard, la fille de Woody Allen et Mia Farrow avait raconté l’affaire à Vanity Fair. Et, l’année suivante, elle publiait une lettre ouverte très remarquée dans le New York Times, racontant par le menu la scène (à lire ici, en Français). Woody Allen n’a jamais été inculpé. Il clame d’ailleurs son innocence.

Mais la veille de la cérémonie cannoise, le fils de Woddy Allen et frère de Dylan Farrow publiait une tribune. Ronan Farrow n’en peut plus du silence des médias autour du viol présumé de sa soeur.

« Puritanisme américain »

Aussitôt après la cérémonie d’ouverture de Cannes 2016, les réactions ont fusé. Laurent Lafitte était qualifié d’« homme le plus couillu de France » par le site culturel américain Uproxx, de « gros blaireau » par Emmanuelle Seigner, la femme de Roman Polanski. Outre-Atlantique, celui qui interprétait Antoine dans Les petits mouchoirs devenait subitement célèbre, adulé des défenseurs des droits des femmes. Il avait osé ce que n’osaient pas les journalistes professionnels. Il avait brisé le silence.

Sauf que...

Sauf que cette « hype Lafitte » pourrait bien retomber comme un soufflé, suite à son interview au Hollywood Reporter, repérée par Slate.fr. L’acteur et humoriste y explique qu’il ne savait pas pour la tribune de Ronan Farrow. Et qu’il n’aurait certainement pas lâché sa vanne s’il l’avait su.

«Après la soirée, on m'a dit qu'il y avait eu des réactions fortes. Ce que je n'ai appris que ce matin [le 12 mai], c’est que le fils de Woody Allen avait fait la veille une déclaration, l'accusant de viol. Je ne le savais pas. Quand j'ai écrit cette blague, c'était plutôt une blague sur l'Europe, et sur le fait que [Roman Polanski], l'un des plus grands réalisateurs américains, avait dû passer des années en Europe, alors que Woody Allen n'y était pas obligé, puisqu'il n'était pas accusé de viol dans son propre pays justement. A l'inverse de Polanski. C'était censé être une blague sur le puritanisme américain et le fait qu'il est surprenant qu'un réalisateur américain veuille faire autant de films en Europe. Je n'étais pas au courant du reste.»

Le « puritanisme ». C’est le mot qui passe mal. Roman Polanski (puisque c’est lui qui était visé à l’origine) est tout de même accusé de viol sur une fillette de 13 ans. Le cinéaste d’origine polonaise avait passé 42 jours en détention. Libéré sous caution, il avait plaidé coupable de « rapports sexuels illégaux avec une mineure ». Avant de prendre la poudre d’escampette, direction l’Europe et ses cieux peu propices à l’extradition.

Au fond, sa blague anti-« puritanisme », Laurent Lafitte la regrette. « Sur un spectacle de 45 minutes, c’est la seule chose qui va rester. C’est triste. »

Très triste.