Bruxelles: le piétonnier porte-t-il bien son nom ?

Dans la déferlante de commentaires suscités par le piétonnier bruxellois se sont insinuées quelques opinions critiques sur la dénomination même de cette zone piétonne. L’emploi de piétonnier comme nom masculin est en effet spécifique à la Belgique. Ailleurs, on dirait plutôt zone piétonnière, rue piétonnière, où piétonnier est un adjectif.

Cet usage bien établi chez nous n’a rien de saugrenu : la transformation d’adjectifs en noms est un phénomène fréquent en français. Tel est le cas pour une ligne courbe ramenée à une courbe ; ou pour un ouvrier saisonnier qui devient un saisonnier. En outre, par rapport à zone piétonne ou zone piétonnière, le bien nommé piétonnier a le mérite de la brièveté. L’unanimité étant faite sur ce point, place à d’autres (d)ébats !

Postscriptum 1

L’histoire de piétonnier est à envisager dans ses rapports avec l’adjectif piéton. Ce dernier est issu – par changement de catégorie grammaticale – du nom piéton apparu au Moyen-Âge pour désigner un fantassin, puis toute personne qui se déplace à pied (Trésor de la langue française). L’adjectif piéton est attesté à la fin du XVIIe siècle chez Scarron, qui se moque d’une «piétonne ambassade» : à l’époque, se déplacer pedibus cum jambis n’était guère gratifiant pour une délégation officielle. Dans le courant du XIXe siècle, piéton en viendra à désigner ce qui est “réservé aux piétons” : par exemple une porte piétonne, à distinguer d’une porte cavalière. De nos jours, les rues piétonnes, les zones piétonnes ne le disputent plus aux canassons, mais aux bolides en tous genres.

Dans les années 1960 est apparu en France l’adjectif piétonnier, issu lui aussi de piéton. P. Dupré précise que cette création a d’abord été limitée à l’expression circulation piétonnière, dans laquelle il remplaçait l’adjectif piétonne surtout employé « par plaisanterie » (Encyclopédie du bon français [...], tome 3, 1972, p. 1963). Quoi qu’il en soit, cette création n’était pas vraiment indispensable, puisque piétonnier est synonyme de piéton et s’emploie aujourd’hui dans les mêmes contextes. Les deux adjectifs coexistent, en France et ailleurs, sans que ne se dégage une spécialisation de leur emploi.

En Belgique, par contre, un pas supplémentaire a été franchi. À côté de zone piétonnière, rue piétonnière, on a adopté LE piétonnier, avec changement de catégorie grammaticale. Cet emploi nominal a dû s’imposer assez tôt, même s’il y a vraisemblablement un décalage temporel entre l’apparition des zones piétonnes (à Liège, par exemple, dès 1965) et celle du nom piétonnier. Ch. Delcourt (Dictionnaire du français de Belgique, 1998-1999) en a relevé une attestation dès 1977, dans le recueil de nouvelles Nécrologies de Pierre Mertens. Mais il y a probablement moyen de trouver de plus anciennes attestations de ce piétonnier qui a su s’imposer chez nous – au plan linguistique à tout le moins.

Postscriptum 2

Comme le souligne le Bon usage (15e édition, 2011, § 196), la nominalisation des adjectifs est fréquente en français, les deux classes grammaticales étant proches l’une de l’autre. Lorsqu’il s’agit d’êtres humains qui présentent la caractéristique désignée par l’adjectif, le changement de catégorie se passe sans modification formelle : un aveugle, les bons et les méchants, etc. D’où le nervalien «Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l’Inconsolé»...

Lorsqu’il s’agit de choses, le processus peut être identique : un creux, le plein. Mais le plus souvent, la nominalisation opère à partir d’un syntagme dont on efface le nom : une ligne droite devient une droite ; coucher sur la terre dure aboutit à coucher sur la dure ; un vin rosé se réduit à un rosé. Dans certains cas, l’identification du nom supprimé n’est possible qu’en contexte : la nominalisation de plein dans faire le plein peut renvoyer à un réservoir ou à un lieu aménagé pour recevoir du public.

L’emploi nominal de piétonnier est issu de ce type de transformation, avec suppression de zone ou de rue. À la différence des exemples cités dans le paragraphe précédent, il ne semble pas conserver le genre du nom effacé – ce qui aurait donné une piétonnière. Mais cette observation est à relativiser. D’une part, il n’y a pas là de règle absolue : ainsi, une bouteille Thermos a donné un(e) thermos, avec aujourd’hui un emploi préférentiel du masculin parce l’association avec bouteille a été oubliée. D’autre part, l’élément supprimé pour aboutir à piétonnier pourrait être aussi espace ou quartier. Si vous contestez que le masculin tienne ici le haut du pavé, pas la peine de tirer sur l’urbaniste...