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Portraits des victimes du 22 mars: Fabienne Vansteenkiste, une harmonie au naturel

A 51 ans, Fabienne aimait voyager. Son travail à l’aéroport de Zaventem lui allait bien. Il lui sera fatal le 22 mars.

Journaliste au service Politique

Par Pascal Lorent

Temps de lecture: 8 min

Parce que derrière une liste de morts, il y a des destins brisés, des familles en deuil, des vides cruels, des amours anéantis, parfois de la colère. Dans tous les cas, un chagrin immense. Parce que derrière une liste de morts, il y a des souvenirs, des projets, des histoires qui se sont arrêtées net, parce que les victimes étaient au mauvais endroit au mauvais moment. Tout simplement. Parce que derrière une liste de morts, il y a surtout un déchirement, entre un énorme sentiment d’injustice, d’une part, et le poids de la fatalité, de l’autre. Pour tout cela, Le Soir et De Standaard se sont unis pour publier, ensemble, depuis le 22 avril, les portraits des victimes du 22 mars.

A l’instar du littoral, l’horizon personnel de Fabienne Vansteenkiste s’étendait, large, ses lectures l’emmenant de la philosophie au jardinage en passant par la culture. Portrait.

Sérénité. Décors en bois et couleurs Feng shui, l’intérieur de l’habitation où vivaient Fabienne Vansteenkiste, 51 ans, et son mari exhale ce sentiment de plénitude. La maison est blottie dans le flanc d’une vallée namuroise où serpentent le Samson et le Houyoux avant de s’en aller nourrir la Meuse. Là, à Gesves, ce « pays où l’eau fait chanter la pierre », elle avait bâti un havre de paix. Comme une chambre où pouvait résonner l’harmonie de son couple, de son existence. Une musique couverte par les explosions qui ont retenti à Zaventem, ce 22 mars.

« Nous nous connaissions depuis qu’elle avait 8 ans et nous nous aimions depuis ses 9 ans », raconte Eddy, son aîné de trois années. Les fils de leurs trajectoires respectives s’étaient croisés une première fois en Afrique, en République Démocratique du Congo (alors appelée Zaïre), où officiaient leurs parents, militaires de carrière. Sept ans plus tard, revenus au pays depuis quelques années, ils avaient mis leurs existences au diapason. De ce « la » initial étaient nés un fils et une fille, laquelle lui a offert deux petits-enfants, Loes et Oliver.

Ses études secondaires terminées, Fabienne s’était lancée dans la vie active, tandis qu’Eddy poursuivait son cursus universitaire en dentisterie, à Louvain. Le couple allait ensuite prendre son véritable départ dans l’existence, plus uni que jamais. La fusion de deux êtres complémentaires allait encore être renforcée par leur démarche philosophique. Au fil de plusieurs rencontres, ils devaient en effet s’ouvrir à la méditation bouddhique et à l’holisme, cette approche qui prône la suppression des barrières entre les différentes disciplines médicales, scientifiques, psychologiques, philosophiques. Par ce mode de vie visant à écarter les préjugés et les idées qui aveuglent et détournent de l’essentiel, le couple allait ainsi emprunter un chemin, une quête vers l’harmonie tant avec leurs semblables qu’avec la nature.

Assistante au sein du cabinet dentaire de son mari, après avoir travaillé dans une banque et pour la Croix-Rouge de Belgique, Fabienne veillait à consacrer beaucoup de temps à l’éducation de ses enfants. « Maman aurait voulu devenir institutrice maternelle, se souvient Jesca (prononcez Yesca), sa fille. Mais elle avait finalement choisi de nous élever pour que papa puisse se consacrer pleinement à son métier et parce que ses enfants étaient sa passion première. » Et d’ainsi développer ses hobbies : le jardinage, l’alimentation saine et la culture de certaines plantes médicinales. « Elle avait conçu une pommade miracle pour les affections de la peau, les brûlures et même les yeux mais je crois qu’elle a emporté la formule avec elle », sourit Eddy, laissant poindre une ligne de son infinie tristesse.

A l’écoute de la nature…

Ce lien avec l’environnement, Fabienne le puisait dans ses racines africaines. «  “L’Afrique, c’est mon deuxième chez-moi”, me disait-elle », confie Jesca. « En plus du jazz des années 50 et 60, maman aimait la musique et les statuettes africaines », complète Laurens, son fils. « La philosophie bouddhique avait aidé mes parents à reconstruire ce lien avec l’essentiel de la vie, achève-t-elle. Ils avaient même rencontré le dalaï-lama. » « Elle dégageait quelque chose de rassurant, d’apaisant, insiste-t-il. Des amis de secondaire adoraient ma mère et lui parlaient spontanément car ils trouvaient en elle une confiance quasi immédiate. Après son décès, certains m’ont dit à quel point ils conservaient de bons souvenirs de leur contact avec elle. »

Ce feeling avec les enfants, Fabienne en usait plus encore avec ses petits-enfants, lesquels étaient déjà très liés à leur « Moeke ». « Une fois par an, nous nous retrouvions tous en famille à la mer, poursuit Jesca. Et maman adorait se baigner avec ma fille ou se promener, les pieds dans l’eau, le long de la plage. Une fois, ma fille avait même pu prendre un bain avec tous les coquillages qu’elles avaient ramassés l’après-midi sur la plage. » Des souvenirs nés de ces moments que Fabienne savait susciter et qui ont désormais l’effet de ses pommades.

A l’instar du littoral, son horizon personnel s’étendait, large, ses lectures l’emmenant de la philosophie au jardinage en passant par la culture. C’est la raison pour laquelle elle était tombée amoureuse de Florence, dans cette Toscane où le jardin alimente directement la table, laquelle donne vue sur l’héritage des siècles passés. « Elle aimait voyager pour découvrir d’autres parties du monde et leur vision, leur manière de vivre », complète Laurens.

… Et de l’autre

Cette ouverture d’esprit, elle l’offrait également aux autres. « Elle faisait tout, tout le temps pour essayer d’atteindre les autres et d’être à l’écoute, raconte son époux. Nous parlions beaucoup afin de trouver la meilleure approche. » A la fin des années 2000, le couple allait concrétiser cette approche dans la création d’un gîte écologique et méditatif, à Faulx-les-Tombes (Gesves), non loin du manège où elle avait, un temps, pratiqué l’équitation. Le naturel revenu au galop… « Ce gîte s’appelait Matiti, ce qui signifie hautes herbes en congolais, précise Laurens. Elle voulait ainsi recréer cette ambiance d’accueil, d’hospitalité, afin que les gens se sentent le plus à l’aise possible et redécouvrent... la nature. » Une expérience hélas avortée quelques années plus tard, faute de locataires en suffisance. Et en raison du manque de respect manifesté par certains occupants.

Une désillusion qui n’avait cependant pas découragé cet indivisible tandem, lequel poursuivait ses recherches en matière de psychosomatisme et d’impact de la méditation sur la santé. De cette quête devait naître un institut, le NeuroPscience, où plusieurs doctorants viennent bénévolement mener des recherches. Fabienne y jouait, là aussi, ce rôle précieux et discret qu’assument souvent les êtres d’exception. Un projet qui va continuer à vivre sans elle, dans une époque qui a plus que jamais besoin d’harmonie.

C’est d’ailleurs pour mener à bien cette quête qu’elle avait retrouvé un emploi. « Elle a pris un mi-temps à l’aéroport afin que nous puissions poursuivre nos recherches », commente Eddy. D’abord pour Abelag, une entreprise de location de jets privés où elle officia durant trois années. Puis, l’an passé, auprès d’Aviapartner. « Je n’ai jamais rencontré une collègue avec qui je me sois sentie aussi bien, confie Liliane Verstraenen, entrée chez Aviapartner en janvier 2015, deux mois avant Fabienne. Nous nous sommes tout de suite comprises. » « Ce boulot lui ressemblait bien, résume sa fille. Il faisait le lien avec les voyages et lui permettait de rester coquette. »

Le pressentiment d’une menace

Mais l’ombre du terrorisme s’étendait inexorablement vers la quinquagénaire. « Fabienne a eu plusieurs fois la vision d’un attentat, d’une explosion à proximité d’elle », explique Eddy. « Elle en avait rêvé, confirme son fils. C’était quelqu’un d’intuitif. » Un pressentiment qui avait conduit le couple à prendre une décision : en ce début de printemps, elle devait changer d’horaire. « Le 22 mars, c’était son dernier jour de travail avant un congé, explique Jesca. A son retour, elle allait travailler l’après-midi. » « Elle était triste de devoir changer de pause car elle aimait beaucoup ses collègues, raconte Liliane. Mais en même temps, elle était de plus en plus inquiète et ses horaires la fatiguaient beaucoup. Le 22 mars, avant de prendre notre service, nous en avions parlé, nous demandant ce que nous ferions en cas d’attaque à Zaventem. » Ce jour-là, bien qu’elle ait commencé son service à 2 h 30 (au lieu de 4 h 30 du matin), elle avait accepté de prester au-delà de 6 h 30, pour soulager ses collègues. « Pour elle, rien n’était de trop, souligne Liliane. Si vous aviez besoin d’un service, elle était là, disponible. Elle me manque énormément. »

L’absence de Fabienne est aussi criante que sa présence était discrète. « C’était une personne réfléchie qui n’adressait jamais de reproches mais cherchait plutôt à donner les bons conseils, poursuit Liliane Verstraenen. Elle ne doutait jamais. » L’assurance, peinte sur son masque quotidien, cachait néanmoins une altruiste anxiété. « Maman était quelqu’un qui s’inquiétait pour tout le monde mais parvenait toujours à dégager quelque chose de positif par rapport à ses interlocuteurs », complète Jesca. Elle avait noué avec sa fille une très forte complicité. « Elle était ma confidente », insiste cette dernière.

Pour Eddy, elle était bien plus que sa moitié. « Ils étaient différents mais complémentaires et semblables dans leurs différences, résume Laurens à propos de ses parents. Il était difficile de parler de l’un sans évoquer l’autre. » Mais l’époux de Fabienne n’est pas seul pour autant. Une présence veille par-dessus son épaule, avant que les fils de l’existence se retendent et se croisent à nouveau. Pour vibrer de plus belle à l’unisson.

 

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