Victor Hugo: «Moi, je les aime fort ces bons Belges!»

S’il est un écrivain qui a apprécié les Belges et la Belgique, c’est incontestablement Victor Hugo. Dans une lettre à son épouse, il ira d’ailleurs jusqu’à écrire : «Moi, je les aime fort ces bons Belges ». Et pour cause ! Entre 1837 et 1871, il y a séjourné à quatorze reprises, pendant près de mille jours, s’y réfugiant, s’y inspirant, y installant sa famille, y pleurant la mort de proches, y découvrant aussi des sites, parfois des innovations qui ne le laisseront pas indifférent. C’est, par exemple, à Malines, dès 1837, qu’il monte pour la première fois de sa vie sur un… “cheval de fer ”: « Il faut beaucoup d’efforts pour ne pas se figurer que le cheval de fer est une bête véritable. On l’entend souffler au repos, se lamenter au départ, japper en route; il sue, il tremble, il siffle, il hennit, il se ralentit, il s’emporte ; il jette tout le long de la route une fiente de charbons ardents et une urine d’eau bouillante ; d’énormes raquettes d’étincelles jaillissent à tout moment de ses roues ou de ses pieds (…) et son haleine s’en va sur vos têtes en beaux nuages de fumée blanche qui se déchirent aux arbres de la route ». C’est chez nous aussi qu’il découvre sa première dune : «C’est moins beau que les granits de Bretagne et que les falaises de Normandie, mais c’est fort beau encore. C’est une autre espèce de grandeur. Le soir, les dunes font à l’horizon une silhouette tourmentée et pourtant sévère. C’est à côté des vagues éternellement remuées, une barrière éternelle de vagues immobiles. » Et puis, pour un homme qui apprécie le patrimoine artistique et architectural, la Belgique est un vrai paradis : «Je cours d’église en église, de chapelle en chapelle, de tableau en tableau, de Rubens à Van Dyck (…) Cela me fait faire des zigzags sans fin. Mon voyage dessine à travers la Belgique une extravagante arabesque. C’est que dans ce pays-ci, de six lieues en six lieues, il y a une ville comme on en trouve en France toutes les soixante lieues.», écrit-il.

Descriptions hugoliennes

Cela donne des descriptions très… hugoliennes. Ainsi, il compare l’hôtel de ville de Bruxelles, « une éblouissante fantaisie de poète tombée de la tête d’un architecte» à la flèche de Chartres. Et le clocher de Bruges à « un pape à qui l’on aurait ôté sa tiare pour lui mettre une casquette. » Le beffroi de Mons est, pour lui, «une énorme cafetière flanquée au-dessous du ventre de quatre théières moins grosses» ; l’église de Dinant, « un immense pot à l’eau » ; l’hôtel de ville de Louvain, « une châsse gigantesque » ou « un feu d’artifice pétrifié »… Gand l’impressionne tout autant : «Gand est à Anvers, ce que Caen est à Rouen : une chose belle à côté d’une chose admirable. » Quant à Bruxelles, il la compare à Paris : « Au demeurant, Bruxelles est bien la ville de la contrefaçon. Il y a des gamins comme à Paris; le fronton grec de sa chambre des États ressemble au fronton grec de notre chambre des députés ; le ruban amarante de Léopold I er est une contrefaçon de la Légion d’Honneur ; les deux tours carrées de Sainte-Gudule, belles d’ailleurs, ont un faux air de Notre-Dame. Enfin, par un malencontreux hasard, la petite rivière qui passe à Bruxelles s’appelle, pas tout à fait la Seine, mais la Senne !» Il aime aussi les bords de Meuse, dont il décrit chaque rive, de la frontière française à la frontière hollandaise. « Il est étrange qu’on en parle si peu », écrit-il. Si Namur ne l’impressionne guère, à hauteur de Petite Flémalle, il s’extasie comme il l’a rarement fait : « Le paysage est différent, inexprimable, magnifique. Toute la vallée semble trouée de cratères en éruption. Quelques-uns dégorgent derrière les taillis des tourbillons de vapeur écarlate étoilée d’étincelles; d’autres dessinent lugubrement sur un fond rouge la noire silhouette des villages ; ailleurs les flammes apparaissent à travers les crevasses d’un groupe d’édifices (…) Ce spectacle de guerre est donné par la paix ; cette copie effroyable de la dévastation est faite par l’industrie. Vous avez simplement là, sous les yeux, les hauts fourneaux de M. Cockerill. »

Waterloo, Morne Plaine ?

Mais c’est Waterloo qui est sans doute le site belge qui l’a le plus inspiré, pour ne pas dire hanté. Dès l’âge de treize ans, il lui consacrait déjà quelques vers. Il parlera encore du champ de bataille mémorable dans plusieurs de ses écrits… sans jamais vouloir s’y rendre. « J’irai voir Waterloo quand un souffle venu de France aura jeté bas ce lion flamand à qui Saint Louis avait déjà arraché les ongles, les dents, la langue et la couronne, et aura posé sur son piédestal un oiseau français quelconque, aigle ou coq, peu m’importe », écrit-il en 1837, lors de son premier voyage en Belgique. « Pourtant, cette sombre bataille de Waterloo est une de mes émotions permanentes.» Même le célèbre poème qui a fait de Waterloo un mythe et une « Morne plaine», il l’a écrit à Jersey, en 1852, sans avoir mis les pieds sur le site. Et ce n’est qu’en 1861 qu’il se décide enfin à venir à Waterloo pour y achever “Les Misérables ”, son chef-d’œuvre. Il va d’ailleurs en confier l’impression et la distribution à un jeune éditeur bruxellois, Albert Lacroix. Ce n’est d’ailleurs pas le seul ouvrage hugolien qui sera édité en Belgique. La publication, chez nous, de “Napoléon le Petit ”, particulièrement haineux à l’égard de Napoléon III, va d’ailleurs mettre à mal ses relations avec les autorités belges qu’il côtoyait pourtant allègrement. Elles finiront par l’expulser. L’hospitalité a ses limites. Victor Hugo en sera meurtri. Et il utilisera son arme favorite, la poésie, pour crier à l’injustice, notamment au travers de textes, de véritables règlements de compte, qu’il fera paraître dans “L’année terrible ”. Visiblement, au moment où il écrit ces lignes, il n’aime plus ses « bons Belges »…

Pour en savoir plus : “Les + plus belles traces de Victor Hugo en Belgique ”, par Yves Vander Cruysen, éd. La Boîte à Pandore, 344 p.