Cannes: la critique déçue par le nouveau Dardenne

L’accueil critique du dernier film des Dardenne, La Fille inconnue, révèle aujourd’hui un bilan plutôt négatif. La déception est assez générale, même dans le camp de ceux qui défendent le film, et qui reconnaissent que c’est un opus mineur dans la prestigieuse filmo des frères.

Le plus éloquent ? La différence de traitement entre une presse internationale sévère, parfois même assassine... et la critique belge, qui semble s’être interdit de toucher à la statue des frères qui sont, chez nous, désormais considérés comme des figures paternelles.

La presse internationale : « un coup de la mafia wallonne ? »

Pour Libération, « les cinéastes semblent dérouler leur lexique avec une sécheresse à l’os, avec un tranchant certain qui a pourtant tous les traits du service minimum (mais, dans leur cas, ce n’est déjà pas rien), sans guère se risquer à livrer les moyens de leur cinéma à la réflexivité qui innervait leur film précédent ».

Les coups les plus durs viennent de Paris Match et du Figaro.

Paris Match  : « Pas d'ordonnance pour ‘La fille inconnue’ des frères Dardenne. Ce thriller médical frôle le placebo. »

Le Figaro  : « Navet liégeois ». « Vertigineux d’insignifiance, La fille inconnue est creux, bavard, répétitif (...) Une troisième Palme ? Il s’agirait vraiment d’un coup de la mafia wallonne. »

Il y a des critiques plus nuancées.

The Hollywood Reporter : « Si La fille inconnue ne se classe pas parmi les meilleures réalisations des frères Dardenne, on retrouve suffisamment la signature ayant fait leur succès, et qui contentera ceux qui les suivent fidèlement depuis des années. »

The Guardian  : « Tout ce que les Dardenne réalisent ont un intérêt, et leur dernier travail, La fille inconnue, a ses moments d'inspiration. Mais ce n'est pas leur meilleure production, et on est à mille lieux des sommets atteints, en 2014, avec Deux jours une nuit. »

Le Daily Telegraph considère que « le film se présente comme un drame « en kit », qui se construit patiemment avec robustesse. C'est seulement à la fin qu'on se rend compte que certaines pièces manquent à l'assemblage. »

Le Monde  : « Plus posée qu’à l’ordinaire, plus classique en un sens, la mise en scène fait la part belle au soin, à l’écoute, aux liens qui se tissent entre les gens. (…) On retrouve là toute la force du cinéma des frères Dardenne (…) Ils semblent moins s’intéresser, en revanche, à la dimension policière de leur histoire, qui manque cruellement de crédibilité. L’enquête n’est pas traitée pour elle-même, mais seulement en tant qu’artifice au service d’un exposé sur l’état du tissu social, et d’une opération de rédemption collective. Tarabiscoté sans plus de raison que celle de conduire à un dénouement paroxystique (qui tombe de fait un peu à plat), le scénario finit par tarir le beau souffle du film. »

L’Obs  : « Le film manque par moments de cette tension qui portait leurs précédents travaux à leur point d’incandescence et créait ce sentiment d’urgence qui les rendaient essentiels. La Fille inconnue ne s’en situe pas moins à un niveau auquel peu de cinéastes peuvent prétendre. »

Télérama : « Un polar à la Dardenne, un tantinet moins bouleversant que les précédents. »

Variety  : « Si le film est d’un niveau moyen, Adèle Haenel s’inscrit dans la riche tradition des performances qui font la force des drames dirigés par les Dardenne. »

L’Espresso  : « Rien de neuf chez les Dardenne. La fille inconnue montre pleinement les limites de leur cinéma. »

Luc et Jean-Pierre Dardenne se consoleront peut-être en lisant l’article dithyrambique des Inrocks, qui parle d’un film « magnifique et bressonien » : « La Fille inconnue est un nouveau diamant brut de nos orfèvres de Seraing, leur plus éclatant et coupant depuis L’Enfant. »

La presse belge : digne d’un « Heimat wallon »

L’accueil tiède, et parfois glacial de la presse internationale tranche de façon spectaculaire avec celui de la presse belge, qui semble s’avancer avec l’intention de protéger des frères qu’on n’avait pas connus malmenés depuis longtemps.

Pour Le Soir, emballé, les frères Dardenne « signent un film sombre et sobre », doublé d’un « beau portrait de femme qui amène, par son refus de ne pas agir, chacun devant ses responsabilités. »

Pour le Focus, « si les Dardenne sont ici assurément dans leur élément, La Fille inconnue louvoie aussi quelque peu, au détriment parfois de l'urgence et l'évidence de leur cinéma. Un très bon film, donc, mais peut-être pas leur plus fort... »

La Libre, enthousiaste : « C'est une fresque incroyable, faulknérienne qu'ils font apparaître sous nos yeux. On se dit que Sandra (2 jours, 1 nuit) est peut-être venue sonner chez le voisin pour le convaincre de voter pour elle. Que le salon de coiffure du « Gamin au vélo » est deux rues plus loin. Que le Dr Habran, dont le Dr Davin a repris le cabinet, a soigné « L'enfant » de Déborah François. Voir cette fresque se déployer sous nos yeux, cet Heimat wallon prendre forme, est une sensation unique. »

La RTBF, en mode diplomate : « Adèle Haenel joue avec beaucoup de retenue et de sobriété ce personnage, et apporte au film une vraie intensité. Hélas, certains seconds rôles – dont Jérémie Renier – sont moins convaincants.. . »

De Standaard, constructif : « C’est un bon film. Les Dardenne ne peuvent plus faire de mauvais film, depuis La Promesse.  »

L'avenir, dans la même tonalité : « Un film intéressant et maîtrisé de bout en bout » même si on ne retrouve pas « le grand film universel et bouleversant qu'on aurait pu attendre. »