Lieven Breemeersch (Lantmännen Unibake) : « Nous sommes 6.000 boulangers! »

Voir la vidéo sur mobile et tablette

C ’est une véritable “Bread Valley”, une “vallée du pain” que nous sommes en train de bâtir ici ». Lieven Breemeersch, le directeur général de Lantmännen Unibake Benelux affiche un large sourire. Au mois d’octobre, l’incendie qui a ravagé l’usine du groupe suédois à Londerzeel en juin 2015 ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Le groupe a investi 100 millions d’euros dans une boulangerie industrielle qui comptera dans une première phase deux lignes de production, d’où sortiront chaque année 100 millions de baguettes précuites et surgelées (ou « bake off »). Avec sa marque Pastridor, Lantmännen se targue de fournir le pain de 70 % des sandwichs mangés par nos compatriotes à l’heure du déjeuner. Mais Lantmännen a vu grand, et la nouvelle usine pourra accueillir deux lignes supplémentaires. « Dans la boulangerie industrielle, les économies d’échelle sont très importantes », explique Lieven Breemeersch, qui rappelle que Lantmännen Unibake a enregistré une croissance de 5 % l’an dernier, pour atteindre un chiffre d’affaires de 1,2 milliard d’euros. « Nous surperformons le marché européen, qui progresse de 2 à 3 % par an », constate le directeur général.

Pourquoi avoir pris la décision de reconstruire l’usine à Londerzeel ?

Les 27.000 agriculteurs suédois qui constituent la coopérative pensent à long terme. Ils sont très pragmatiques. Quelques mois après l’incendie, la décision était prise de reconstruire. La première raison, c’est que nous voulons être proches de nos consommateurs, pour observer les tendances et les mettre en œuvre dans nos boulangeries. La Belgique et les pays limitrophes sont vraiment des pays « baguettes ». Manger des sandwichs le midi, c’est une habitude chez nous. Nous avons reconstruit une usine de produits « longs » pour une raison commerciale.

D’autres pays offrent pourtant des coûts salariaux inférieurs...

Oui, c’est vrai, bien que l’automatisation permette de réduire ces coûts. Mais cela reste un poste important, certainement en Belgique. Mais il faut comparer les coûts salariaux avec les coûts de transport. Et là, on voit que l’un permet de compenser l’autre. Pour les usines de pain, le rayon logistique est compris entre 500 et 1.000 kilomètres. Au-delà, on n’est plus compétitifs. Limiter le transport a aussi un impact favorable sur l’environnement. L’économie durable figure très haut sur l’agenda du groupe.

Quels sont les atouts de cette nouvelle usine ?

Nous avons eu l’occasion d’investir dans l’avenir. Nous avons l’espace et la technologie pour anticiper les demandes des consommateurs au quotidien. Dans notre entreprise, nous proposons plus de 5.000 produits, et chaque jour, au niveau du groupe, nous mettons au point une nouvelle innovation. C’est nécessaire, c’est notre moteur pour la croissance. En reconstruisant l’usine de Londerzeel, on n’investit pas seulement dans des produits classiques, mais aussi dans des produits qui sont prêts pour l’avenir. Par exemple, les consommateurs cherchent des produits vrais, avec une recette artisanale, traditionnelle, « comme dans le temps ». C’est pourquoi nous investissons beaucoup dans des produits comme les baguettes rustiques, sans additifs, sans colorants, sans conservateurs : un vrai pain comme on l’a fait pendant 2.000 ans.

Est-ce qu’on peut faire du pain « artisanal » quand on est un industriel ?

C’est possible parce que nous avons dans notre centre de recherches des gens qui sont eux-mêmes des boulangers. Ce sont eux qui élaborent les recettes et les processus de production. Par exemple, un boulanger prépare des produits le samedi pour les terminer le dimanche : c’est à nous de reproduire ces processus en construisant une ligne suffisamment longue pour laisser reposer les ingrédients. Mais de manière automatique.

Le surgelé n’a pas forcément une très bonne image auprès du consommateur…

Comme fournisseurs, nous vendons des produits surgelés précuits. Les magasins finissent la cuisson. Et le consommateur achète des produits frais ! Il ne voit pas le processus en amont. Par contre, il voit qu’il a plus de choix qu’avant.

Mais il sait que son pain n’a pas été fait dans un atelier par un artisan-boulanger !

Mais nous sommes 6.000 boulangers ! Ce que le consommateur veut, c’est un produit honnête. C’est de la farine, un peu d’eau, du sel (mais pas trop). La suppression des additifs, mais aussi de l’huile de palme, c’est une tendance que l’on ne peut plus arrêter. Ça représente de grands investissements commerciaux et industriels. Il faut trouver d’autres ingrédients, d’autres technologies, d’autres fournisseurs.

Dans les supermarchés, le « bake off » est devenu obligatoire. Même les hard discounters s’ys sont mis…

Oui. Je compare cela à une célèbre marque de sodas. Si le consommateur sait que cette marque est absente de ce magasin, il ne vient pas pour sa viande non plus. C’est la même chose pour la boulangerie.

Du coup, ça fait une guerre des prix, avec des pains vendus à moins d’un euro…

Cela contraint les supermarchés à réfléchir en termes de catégories. Les hard discounters ont copié le concept de pain cuit sur place des autres enseignes. Et ces dernières ne peuvent pas rester les bras ballants. Nous pouvons leur proposer des solutions avec d’autres produits d’inspiration, plus « premium ».

C’est à cause de vous si les boulangers artisanaux disparaissent ?

Non ! Ces boulangers ont beaucoup de compétence, mais le vrai problème, c’est qu’ils ne trouvent personne pour prendre leur succession. Et c’est dramatique pour le secteur. Et d’ailleurs, ce n’est pas bon pour nous non plus, parce que nous sommes aussi leur fournisseur.

Mais ça, mon boulanger ne me le dit pas !

Parce qu’il ne doit pas vous le dire ! Nos produits sont frais. Le boulanger choisit quelques produits qu’il continue à faire lui-même, parce qu’il a une fierté et une expérience. Mais il y a d’autres produits que ses clients lui demandent et qu’il n’a pas le temps de préparer. Des mini-couques, par exemple. Ce sont des produits que nous pouvons lui fournir pour qu’il puisse étoffer son assortiment. Et c’est bon pour tout le monde. Le boulanger peut mieux gérer sa production. Il prend moins de risques. Et le consommateur a plus de choix.