Ces sacrifiés de la réforme des titres et fonctions: les romanistes

S eptembre prochain ? Je ne sais pas où je serai. » Cette réflexion, beaucoup de jeunes professeurs se la font. Il est bien difficile de se faire une petite place dans l’enseignement au début de sa carrière. Alors, quand on trouve enfin une école qui veut bien de nous, on s’y accroche.

Je pensais avoir trouvé cette école. Ça faisait maintenant deux ans que je ne me posais plus cette satanée question. Je pensais avoir enfin trouvé un peu de stabilité, concept qui ne va pas de soi avec l’enseignement, même si je ne suis pas nommée car j’ai droit à un statut privilégié : celui de « temporaire prioritaire ».

Mais voilà qu’arrive la réforme. « Pas de panique, nous dit-on, il existe des mesures transitoires pour les temporaires prioritaires. ». J’étais donc soulagée. C’était sans compter sur les dernières modifications et leur mise en application. Celles-ci me renvoient tout bonnement à la case départ avec un bébé de huit mois à nourrir : où serai-je en septembre 2016 ? Je ne sais pas car je vais perdre mon travail.

Une instabilité assumée

Je m’appelle Delphine Mahieu, je suis enseignante et j’adore ça. Je veux être professeur depuis que j’ai quatre ans. A mes dix-huit ans, j’ai entrepris des études universitaires en philologie romane. Cinq ans après, mon diplôme d’AESS romane en poche, je réalisais mon rêve. J’aime être devant une classe, voir les yeux de mes élèves briller quand ils sont fiers d’avoir atteint l’objectif fixé en début de séquence, débattre avec eux, les voir grandir et m’imaginer quel genre de citoyen du monde ils deviendront. La précarité de l’emploi, la difficulté psychologique et matérielle de devoir changer d’établissement après chaque intérim m’étaient bien égales : c’est le début d’une carrière de jeune prof. Je l’assumais.

J’étais à mon cinquième établissement quand, enfin, j’ai pu connaître un peu de répit dans cette course folle à l’embauche : j’ai été engagée, il y a trois ans pour reprendre un mi-temps en français. Le jeu des chaises musicales propre à l’enseignement a fait que l’année suivante je n’ai pu garder ces heures. Cependant, mon directeur de l’époque m’avait proposé des heures de sciences humaines pour remplir mon horaire – proposition que j’ai chaleureusement acceptée. Je savais qu’il y avait une réforme en marche, mais je savais également que les temporaires prioritaires bénéficieraient de mesures transitoires. Je me suis donc attelée à créer des cours qui accrocheraient les élèves, qui leur apprendraient les démarches scientifiques d’un historien, d’un géographe en vue d’être en adéquation avec le nouveau programme qui rentrerait en vigueur en septembre 2016. Je suis une enseignante engagée et lorsqu’on me donne un cours, je me renseigne au maximum pour être la plus compétente possible.

Une réforme discriminatoire

Mais le couperet est tombé : je ne pourrai plus accéder à ces heures de sciences humaines au vu des dernières modifications apportées au décret. Qu’il y ait une réforme des titres et fonctions, je le comprends très bien. Qu’on me laisse, toutefois, me questionner sur le bien-fondé de l’effet rétroactif de celle-ci. Qu’à partir de septembre 2016, les directeurs tentent de n’engager que les titres requis aux fonctions, c’est logique ; mais que des enseignants soient privés de leur travail au nom de cette réforme ne me paraît que très peu logique et même discriminatoire. La réforme juge à l’aveugle, sans compromis, des professeurs motivés et engagés dans leur cours. Selon cette réforme, je ne suis pas à ma place parce que je n’ai pas le bon diplôme, et ce malgré mes deux années passées à donner ce cours et sans jugement négatif de la direction. Il me semble toutefois que, même sans le titre, je suis tout aussi apte à dispenser ce cours qu’un novice brandissant un des 135 diplômes requis. Il serait temps qu’on reconnaisse la pratique professionnelle avant de se fier uniquement à un intitulé de diplôme.

Les romanistes bannis

Pour entrer dans le détail technique, la réforme telle qu’elle est pensée me permet de garder mes heures d’ancienneté dans le cours de sciences humaines ER (1). Or ce cours disparaît parce qu’il devient un cours de sciences humaines : formation historique et géographique CG (2). Je vais donc perdre mon travail parce que le cours change de statut ; mais pas seulement. Il faut savoir que les enseignants peuvent garder leurs heures de sciences humaines soit parce qu’ils sont nommés (mais pas forcément plus compétents), soit parce qu’ils possèdent déjà un titre requis, suffisant ou de pénurie. Là où le bât blesse, c’est que les romanistes ont été bannis et ne se retrouvent dans aucune de ces catégories.

Rien n’est prévu pour celles et ceux qui sont dans la même situation. On ne nous laisse même pas le temps de nous former ou de nous « remettre au niveau » tant désiré par la Communauté française. Plus j’avance dans la compréhension du décret plus je me rends compte que les romanistes sont volontairement exclus de la réforme au profit d’autres diplômes. Quand nous reprenons la liste des titres requis, qu’on me pardonne de sourire et de me demander comment certains détenteurs de diplômes mentionnés tels que « sociologie du travail », « arts et sciences de la communication » ou « anthropologie » sont plus armés et plus aptes que des romanistes à donner un cours de sciences humaines : histoire-géographie.

Un peu de considération, SVP !

Encore moins quand on sait que des cours d’histoire de la société occidentale, d’art et civilisation et de critique historique font partie intégrante de la formation d’un romaniste. On ne peut pas en dire autant pour tous les diplômes jugés comme requis. Mon cas personnel est encore plus intéressant quand on prend en compte que j’ai complété mon parcours par une mineure en études de genre qui fait partie de la faculté des sciences économiques, sociales et politiques ; faculté d’où proviennent la plupart des « diplômes titres requis ».

Ce que je revendique, c’est un peu de considération pour nous, jeunes romanistes, engagés dans l’enseignement. Qu’on reconnaisse nos droits. Qu’on reconnaisse notre diplôme, au moins en titre de pénurie, pour que ceux qui entrent dans les critères des mesures transitoires puissent réellement en bénéficier. J’ai acquis le droit d’un temporaire prioritaire, cette réforme les bafoue et ça, c’est inadmissible. Qu’on nous donne au moins la possibilité de nous former en nous garantissant que notre ancienneté dans le cours de sciences humaines ER (l’ancien) puisse être transférable.

Et surtout, qu’on ne me réponde pas que je suis un cas isolé, comme semble le penser Eric Daubie, secrétaire général à la Fédération de l’Enseignement secondaire catholique, ou que je ne suis qu’une difficulté individuelle, selon notre Ministre de l’Education.

(1) ER pour cours non-classés de l’Enseignement Rénové. (2) CG pour Cours Généraux.