Cyclistes: gare à l’emportiérage!

Deux cyclistes heurtés le même matin par les portières de véhicules ministériels : voilà de quoi attirer l’attention sur les dangers que présentent les pistes cyclables, même dans la rue Ducale. Mais aussi sur une lacune lexicale : comment désigner ce type d’accident qui met brutalement un deux-roues face à une portière ?

Un nom nous est proposé par les Québécois : emportiérage. Cet équivalent de l’anglais (car) dooring a gagné droit de cité dans la Belle Province où l’on est soucieux, plus qu’en Europe, d’éviter les anglicismes inutiles. Le vélo étant l’une des solutions pour réduire les problèmes de mobilité urbaine, ne faut-il pas adopter d’urgence le néologisme forgé par nos cousins d’Amérique du Nord ? Il me semble qu’il tient bien la route…

Postscriptum 1

L’infortune de deux forçats de la route, le 27 mai dernier , a fait la une des médias. Fauchés dans leur élan par une portière imprudemment ouverte, les cyclistes s’en tirent heureusement sans trop de mal et avec les excuses des ministres concernés. Même la rue Ducale peut être traîtresse pour les faibles vélocipédistes.

Cette chronique ne peut toutefois s’arrêter au fait divers. Dans son rétroviseur, elle voit poindre un autre danger : comment nommer ce type d’accident qui, vu sa fréquence, finira bien par engendrer un néologisme ? Car les journaux belges qui ont relaté l’incident se sont contentés de recourir, d’après mes recherches, à des formules génériques ou à des périphrases.

Une réponse nous vient d’Amérique du Nord, plus précisément du Québec. Dans la Belle Province, où l’on ne badine pas avec les anglicismes, on a prestement proposé emportiérage. Avec un succès certain, puisque ce néologisme a été validé dès 2014 par l’Office québécois de la langue française. Le dictionnaire USITO l’a intégré dans sa nomenclature, avec la définition suivante : «incident qui survient lorsqu’un cycliste heurte une portière ouverte inopinément par un automobiliste dont le véhicule est à l’arrêt.»

Mieux encore. Un verbe dérivé existe déjà : emportiérer «heurter un cycliste avec la portière d’une voiture» ; et aussi un adjectif, qui qualifie le cycliste emportiéré bien malgré lui.

Postscriptum 2

USITO fournit une attestation de emportiérage dès 2013 (dans La Presse) et, depuis cette date, le néologisme s’est répandu dans le français du Québec. Sa composition est limpide : à la base portière, on ajoute un préfixe em- qui évoque une entrée (ici, brutale…) dans un espace déterminé (ici, assez réduit…) – comme dans embarquement,emprisonnement  ; on y ajoute le suffixe -age, pour marquer l’action ou le résultat de l’action.

Ce composé est l’équivalent de l’anglais (car) dooring, attesté aux États-Unis depuis une dizaine d’années. Si door est un nom qui signifie «porte ; portière», il existe également un emploi verbal (to) door qui correspond au verbe emportiérer créé par les Québécois. On retrouve ce mot en composition avec d’autres noms, comme dans door zone, qui désigne un espace où un cycliste court le risque d’être heurté par une portière de voiture. Tout un champ lexical se développe donc en anglais, vis-à-vis duquel les Québécois n’ont pas tardé à réagir.

À ce jour, emportiérage ne s’est pas encore imposé de ce côté de l’Atlantique. Le fera-t-il avant que son concurrent car dooring n’occupe le terrain ? Comme pour le verbe spoiler , traité dans ma chronique du 23 janvier dernier , on constate une sensibilité différente vis-à-vis des innovations de ce type : les francophones européens font preuve d’une relative tolérance face aux anglicismes, alors que les Québécois sont nettement plus déterminés sur ce point et mènent une politique de création néologique qui permet parfois d’éviter l’emprunt pur et simple à l’anglais. Une société qui représente «une goutte d’eau francophone dans un océan anglophone» est sans doute plus attentive aux risques d’une assimilation linguistique que des pays où le français tient encore le haut du pavé.

Addendum à la chronique du 28 mai 2016

Du porreau au poireau

Ma chronique du 28 mai dernier, consacrée à la prononciation de poireau, a suscité d’intéressants commentaires sur la répartition des emplois de <poro> et de <pwaro>. Pour les personnes qui présentent les deux réalisations, il s’avère que <poro> est préférentiellement associé à des activités de tous les jours (au domicile, au potager, etc.), tandis que <pwaro> s’observe dans des circonstances plus formelles : lecture d’un texte à haute voix, commande au restaurant, etc.

La prononciation parisienne de poireau est donc associée à des emplois plus « prestigieux » que ceux du quotidien. Je reviendrai ultérieurement sur cette distinction que l’on rencontre également entre deux variantes synonymes, dans des paires comme tapis plain et moquette, souper et dîner, etc. : une forme régionale y est en concurrence avec un usage auréolé de la « légitimité » parisienne.

Du poireau à la verrue

Ma chronique n’avait envisagé le nom poireau que dans son emploi premier, la dénomination du légume. Est-ce le même mot, demandent plusieurs lecteurs, que celui qui désigne une verrue ? Du point de vue de l’étymologie, la réponse est oui. Par analogie avec la partie du légume d’où partent les radicelles,poireau a très tôt désigné des excroissances charnues d’où dépassent des poils – dont la verrue.

Si ces deux acceptions se présentent aujourd’hui avec la même prononciation en français, il n’en a pas toujours été de même. Dans son Thresor de la langue françoyse (1606), Jean Nicot distingue deux entrées – et sans doute deux réalisations phonétiques : porreau pour le légume et poireau pour la verrue. Dans les langues régionales de la Wallonie (Petit atlas linguistique de la Wallonie, tome II, 1992, carte 8), il arrive que les deux sens soient distingués par le suffixe : porèt «poireau» et porê «verrue» (Xhoffray) ; porète «poireau» et porê «verrue» (Chassepierre), etc.

Enfin, on ne peut passer sous silence une autre analogie de forme – cette fois avec la tige du légume – qui a donné naissance à l’emploi argotique de poireau pour désigner le membre viril.

Du poireau au porion

Plusieurs lecteurs n’ont pas manqué de faire le rapprochement entre les équivalents picards (poriô, porion) du français poireau et la dénomination (française) du contremaître dans les mines de charbon, le porion. Une influence du picard n’est peut-être pas à exclure totalement, le contremaître pouvant parfois «faire le poireau» ou «poireauter» (alors que d’autres travaillent), ou même être considéré comme une «verrue» dont il est difficile de se débarrasser.

Mais il est beaucoup plus vraisemblable que ce porion provienne du nom caporion, attesté dans le Borinage depuis plusieurs siècles avec le sens de «chef d’escouade». Ce caporion est issu de l’italien caporione «chef de bande ; chef de quartier», lui-même composé de capo «chef» etrione «quartier» (Trésor de la langue française, à l’entrée porion).