Après 40.000 bombes, quelle logique d’action pour les F-16 belges en Irak et en Syrie?

Le gouvernement belge a récemment fait connaître sa décision d’autoriser les chasseurs-bombardiers F-16, qui seront déployés au Moyen Orient pour lutter contre Daesh pour la seconde fois cet été, à agir en Irak et en Syrie. Cette décision, y compris le fait d’étendre la zone d’action des appareils à la Syrie, ne constitue pas une surprise. La Belgique et les Pays-Bas se sont entendus pour organiser une rotation dans la région (accord « flip flop »). Ainsi, les appareils belges qui avaient été envoyés dans la région à l’automne 2014 ont été remplacés par des F-16 néerlandais. Après plusieurs mois de présence néerlandaise, c’est donc aux appareils belges de prendre la relève. Il y a peu, les autorités néerlandaises ont fait savoir que leurs chasseurs-bombardiers ne se limiteraient plus à des actions en Irak mais largueraient aussi des bombes en Syrie. Les Pays-Bas ne sont pas le seul Etats de la coalition à avoir pris une telle décision. Le Danemark, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France ont par exemple décidé de faire de même. Pour le gouvernement belge, le retour des F-16 en Irak et les actions à venir en Syrie sont « dans la continuité logique » de ce qui avait déjà été entrepris en 2014-2015. Dans les faits, cet engagement en Irak et en Syrie s’avère problématique à plusieurs égards.

Une légitimité fragile

Pour commencer, il existe des problèmes quant à la légalité des actions qui seront menées en Syrie. Les autorités belges ont évoqué l’article 51 de la charte des Nations unies et fait référence, dans ce contexte, à un droit de légitime défense collective. Comme des experts en droit international l’ont néanmoins souligné, ce droit fait référence à une attaque d’un Etat par un autre Etat. Comme la Syrie n’a attaqué aucun autre Etat, il est difficile de voir en quoi ce droit peut être évoqué (1). Certes, légalement, la Belgique peut intervenir en Irak car cet Etat l’a demandé. Le cas de la Syrie, en l’absence d’une demande équivalente ou d’une autorisation en bonne et due forme de la part du Conseil de Sécurité, est différent. Insistons sur le fait que cette question du respect des normes internationales ne peut pas être appréhendée uniquement comme un problème technique. On ne peut attendre des autres qu’ils respectent des normes que nous ne respectons pas nous-mêmes. Or, rappelons que l’OTAN est déjà intervenue au Kosovo en 1999 sans autorisation du Conseil de Sécurité, que les Etats-Unis et les Britanniques ont fait de même en Irak en 2003. La coalition qui est intervenue en 2013 contre la Libye pouvait quant à elle se reposer sur un mandat en bonne et due forme mais a instrumentalisé l’autorisation de recourir à la force en vue de protéger les civils pour faire tomber le régime en place. En agissant de la sorte, nous n’avons guère de légitimité lorsque nous condamnons certains Etats qui ne respectent pas le droit international (telle que la Russie vis-à-vis de l’Ukraine). Plus encore, à force d’affaiblir les normes juridiques internationales, nous ne rendons certainement pas le monde plus sûr.

Le piège de milices sanguinaires

Ensuite, le rôle opérationnel de la Belgique dans le conflit pose également question. L’intervention militaire extérieure a pour objectif, à travers l’élimination de Daesh, le renforcement de l’Etat irakien. Dans les faits, on constate que le conflit ressemble moins à une série d’éliminations ciblées de terroristes à grande échelle qu’à une véritable guerre civile. Les actions menées au nom de la lutte contre Daesh ont provoqué la mort de civils et contribué à la destruction de la ville de Ramadi. Les images qui nous parviennent de Falloujah montrent des pilonnages d’artillerie et des tirs de missiles par les assiégeants. De fait, en assiégeant ces mêmes villes, les unités qui luttaient contre Daesh ont participé à la création d’une crise humanitaire. La lutte contre Daesh n’est pas uniquement menée par les fort décriées forces armées irakiennes mais aussi par des milices kurdes et chiites. A plusieurs reprises, celles-ci ont usé de la force de façon peu discriminée. Plus encore, des milices chiites ont été et sont encore accusées de commettre des exactions contre les populations civiles. Certains témoignages indiquent même que les populations sunnites redoutent autant Daesh que les unités chiites. Les mesures mises en place par les autorités pour accueillir les populations ayant réussi à fuir les zones de combat ont régulièrement été décrites comme très insuffisantes. Des restrictions ont également été mises en place à l’encontre des déplacements de ces populations. Des motifs sécuritaires sont évoqués pour justifier ces mesures qui rendent difficile l’accès à des lieux plus sûrs au Kurdistan ou à Bagdad. Officiellement, on craint que des membres de Daesh ne s’infiltrent parmi les civils déplacés. En définitive, au regard de leurs effets, les opérations en cours ont plus l’apparence du nettoyage ethnique que de la lutte contre le terrorisme ou l’opération de « nation building ». Notons au passage qu’un rapport d’Amnesty International (2) a ouvertement accusé des milices kurdes de pratiquer ledit nettoyage ethnique dans le Nord de l’Irak. Dès lors, la question qui se pose est celle de savoir comment la Belgique, en tant que membre de la coalition internationale, compte agir afin de ne pas se voir accusée, éventuellement à son corps défendant, de soutenir ou d’encourager de telles pratiques.

Mise en danger de civils

Notre troisième point concerne l’efficacité militaire et sa représentation dans le débat public. L’efficacité technique et la létalité des armements dans les opérations contemporaines sont tout ce qu’il y a de plus réel. Certains témoignages montrent d’ailleurs que ces éléments sont pris très au sérieux par les membres de Daesh qui vivraient dans un climat de paranoïa (3). Toutefois, la mise en évidence de cette efficacité dans les discours publics s’accompagne trop souvent d’une occultation de l’ensemble de ses conséquences. Toutefois, le problème n’est pas uniquement celui – déjà très sérieux – des « dommages collatéraux » lors des attaques. Le problème découle aussi du fait que l’adversaire n’est pas une cible inerte et dépourvue de volonté. Dès lors qu’il se trouve piégé par des moyens armés sophistiqués, on doit logiquement s’attendre à ce qu’il s’adapte. Plus nos armements sont techniquement efficaces, plus nous devons nous attendre à ce que l’adversaire utilise des moyens « asymétriques » qui, bien souvent, atteindront prioritairement les plus fragiles. A ce propos, songeons aux attentats de Paris, Bruxelles et, plus récemment, à ceux qui ont eu lieu à Bagdad ces dernières semaines. Ainsi, et aussi paradoxal que cela puisse éventuellement paraître, l’efficacité militaire est aussi une source de mise en danger, en particulier pour les civils. Des décideurs responsables ne peuvent faire l’économie d’une réflexion politique et stratégique à ce propos.

Pour des raisons liées au respect des normes internationales, à la nature du soutien opérationnel que nous apportons et aux effets induits par le recours à des moyens militaires modernes, l’intervention belge en Irak et en Syrie s’avère problématique. La montée en puissance de Daesh a essentiellement résulté de l’affaiblissement de l’Etat irakien découlant lui-même du cycle de violence entre les communautés locales. Pour renforcer l’Etat irakien, plutôt que bombarder, il serait bon de développer et soutenir en priorité des initiatives politiques destinées à améliorer le respect des droits des uns et des autres.

(1) Olivier Corten sur télé Bxl dans le magazine de la rédac du 13 mai 2016

(2) Selon Amnesty International, ces milices ont détruit des milliers d’habitations afin d’empêcher le retour de populations suspectées d’avoir collaboré avec Daesh. Amnesty International, Banished and Dispossessed. Forced Displacement and Deliberate Destruction in Northern Iraq, Londres, 19 janvier 2016. (3) Adam Baczko, Gilles Dorronsoro et Arthur Quesnay, Syrie. Anatomie d’une guerre civile, Paris, CNRS Editions, 2016, p. 251-252.