L’Europe de la défense: un pas en avant ou un pas de côté

L’après Brexit a bouleversé le sommet de l’Union européenne avec une thématique qui devait aussi aborder, entre autres, les questions de défense. C’est dans l’air du temps mais aussi un moment particulièrement important, juste après le référendum britannique (1). Les instances européennes ne s’y sont pas trompées puisqu’elles avaient retardé de quelques jours cette rencontre des Chefs d’Etats et de gouvernement.

L’autre contrainte est que le curseur sécuritaire européen est en grande partie focalisé sur la question russo-ukranienne et les frappes contre Daesh organisées dans le cadre d’une coalition internationale fortement américanisée et où l’UE en tant que telle est absente. La réassurance américaine sur le Vieux continent est maintenant codifiée et sera encore affinée et renforcée en juillet prochain lors d’un sommet de l’Alliance atlantique à Varsovie.

Aussi, l’avenir de la Politique européenne de sécurité et de défense (PSDC) est à nouveau posé. D’un côté, elle espère faire adopter par les Etats membres une Stratégie globale concernant sa politique étrangère et de sécurité actualisant les versions anciennes de la Stratégie européenne de sécurité (2003 et 2008), parallèlement au lancement d’un futur Livre blanc de la sécurité et de la défense qui ne dit pas son nom, pour l’automne de cette année.

Dans tous les cas, nous restons dans l’intergouvernemental et ce sont les Etats qui décideront de l’endossement du document de Stratégie provenant de la Haute Représentante et surtout de sa prise en compte nationale et de son application concrète.

Brexit et défense

Plusieurs personnalités politiques et autres fonctionnaires furent favorables sans états d’âme au Brexit afin de pouvoir « mettre les bouchées doubles » et permettre l’édification d’une PSDC « digne de ce nom ». Bref, le Brexit est ici une opportunité pour les États européens les plus fédéralistes, les plus européistes. Une variante serait la mise en évidence d’une avant-garde européenne, d’une intégration différenciée, dans le domaine concerné dont la dynamique pourrait voir le jour, débarrassée du double jeu britannique et de son hostilité communautaire autant que du « prétexte britannique » pour ne rien faire.

Si un Brexit affaiblirait aussi l’influence britannique au sein de l’OTAN, cela ne signifierait aucunement la fin des coopérations bilatérales (franco-britannique avec son « entente cordiale » et le traité de « Lancaster House » ; anglo-néerlandaise ; etc.) ou trilatérales (France, Royaume-Uni, Allemagne) ni le choix de participer à des coalitions pour des interventions en gestion de crise. De même, Londres pourrait toujours participer en pays tiers à des missions et opérations PSDC autant que la participation à des programmes de coopération industrielle dans le domaine de la sécurité-défense. La coopération en matière de renseignement restera essentiellement dans un donnant-donnant bilatéral. Le pragmatisme et la flexibilité seront toujours au rendez-vous pour des engagements ponctuels définis au cas par cas.

Scénarios

A nouveau, l’UE a devant elle plusieurs voies (2). La première serait le maintien en l’état d’une Europe à 27 qui continuera à être présente surtout dans les petites missions civiles de gestion des crises et de stabilisation avec une pluralité de politiques (stratégie globale). L’OTAN sera alors conforté dans sa montée en puissance engagée suite aux événements ukrainiens et la perception de la menace russe, entre déni d’accès, provocations et guerre hybride. Une nouvelle guerre froide n’est pas d’actualité mais l’Alliance est la seule à pouvoir garantir une crédibilité dissuasive dans un environnement des plus incertains. Le pas de côté PSDC sera de mise.

La seconde pourrait aboutir à un sursaut où, pour des motifs budgétaires, la coopération, la mutualisation et le partage capacitaire soient plus affirmés dans des domaines plus opérationnels avec la naissance, tant souhaitée par les plus européistes, d’un groupe pionnier en la matière. Rien n’est moins sûr mais c’est une manière de sortir par le haut d’une PSDC qui certes, fonctionne dans ses champs restreints, mais n’a que peu d’ambition car ce sont les capitales qui lui donnent le « la ».

Dans tous les cas, la notion d’armée européenne restera dans les limbes sinon dans les calanques grecques ; toute supranationalité en ce domaine n’étant pas possible dès lors que le régalien reste attaché aux Etats, intérêts nationaux et responsabilité devant les sacs mortuaires obligent.

La politique européenne des petits pas fait apparaître un constat : sa lenteur et ses blocages et les réticences de certains États. Ce qui fait dire que les avancées sont davantage le fait de démarches sécuritaires et opérationnelles hors de l’organisation UE, même si les engagements se font « en son nom ». Dès lors, le scénario d’une avancée intra-européenne en matière de sécurité-défense est difficile à engager « par le haut » institutionnel européen, sauf à imaginer une rupture stratégique majeure ou une menace si grave qu’elle imposerait un saut qualitatif intégratif et réconciliation autour d’une vraie solidarité face aux épreuves.

Entre le statu quo, la navigation à vue et l’otanisation larvée, la PSDC pourrait sortir d’une sorte d’évanescence en étant soutenue et alimentée par ces coopérations renforcées qui l’on souhaiterait à la fois institutionnalisées au sein même de l’UE mais qui pourraient pragmatiquement se développer à la marge ou en dehors à son profit, autant qu’aux États volontaristes qui pourraient les mettre en œuvre dans un cadre « carolongien » sous dominance franco-allemande.

(1) André Dumoulin, Brexit et défense européenne. Décryptage, E-note 20, IRSD, Bruxelles, 8 juin 2016.

(2) André Dumoulin, « La Politique européenne de sécurité et de défense : propositions institutionnelles » et « Scénarios pour la PSDC », Sécurité & Stratégie nº122/1 et 2, IRSD, Bruxelles, mai 2016.