Baudouin et Fabiola, un couple fusionnel

Lui était parti 21ans plus tôt, après 33 ans d’un mariage d’amour fusionnel. Scellé par une foi profonde, leur amour rejaillit pendant toutes ces années sur la Belgique puisque, privés de la joie de donner naissance à des enfants, ils avaient reporté toute leur affection sur les Belges, et particulièrement les plus faibles, les plus démunis et les plus fragiles de la société. Ceux qui les ont rencontrés témoignent tous de la force que leur insufflait l’énergie d’un amour qui avait été rendu public le 16 septembre 1960, lorsque le Premier Ministre, contre toute attente, s’adresse à ses compatriotes stupéfaits, et exprime sa joie «de pouvoir annoncer au pays l’heureuse nouvelle des fiançailles de Sa Majesté le Roi avec Dona Fabiola de Mora y Aragon, fille du comte de Casa Riera». Pour la première fois, les Belges entendent le nom de l’aristocrate ibère qui deviendra leur cinquième reine de la dynastie des Saxe-Cobourg-et-Gotha depuis l’avènement de Léopold Ier en 1831. Quelle est donc cette inconnue de 32 ans, venue de Madrid, au port altier et regard franc, chaleureuse et souriante, simple et spontanée, et qui donne le sourire au “roi triste ”, Baudouin Ier, monté sur le trône au lendemain de la traumatisante “question royale ” qui contraint son père Léopold III à l’abdication en 1951… Née à Madrid le 11 juin 1928, Fabiola de Mora y Aragon est la sixième d’une fratrie de sept enfants, la seule encore célibataire, et qui, comme toute la famille qui doit ses titres de noblesse au pape Léon XIII, professe une foi catholique rigoureuse. Ayant fait ses études à Lausanne pendant la guerre d’Espagne, puis au lycée allemand de Madrid, Fabiola obtient un diplôme d’infirmière et entend se consacrer aux enfants – pour lesquels, du reste, elle écrit des contes – et aux malades. Longtemps, la version officielle de l’idylle, affirmait que Baudouin et Fabiola s’était rencontrés à Lausanne chez la reine douairière Victoria-Eugénie d’Esapagne. Une autre légende certifiait que la rencontre s’était faite au cours de l’hiver 1959-1960, sur les hauteurs de Courchevel, où le roi célibataire avait convié quelques membres de sa famille.

Noms de code: Luigi et Avila

Si l’on en croit le cardinal Suenens, primat de Belgique, la vérité est toute autre. Dans un livre qui fit sensation en 1995, “Le roi Baudouin, une vie qui nous parle ”, il privilégie la version d’un amour qui s’est construit par l’entremise d’une religieuse irlandaise qui commande les “Légions de Marie ”, Veronica O’Brien, reçue à Laeken afin de s’entretenir avec le jeune roi. Au fil de leurs conversations sur la religion et la vie spirituelle de Baudouin, le roi évoqua son célibat et son désir de rencontrer une épouse qui pourrait partager à la fois sa vie, sa foi et sa charge royale. C’est outre-Pyrénées que la religieuse a la prémonition d’y trouver la perle rare. L’enquête de l’Irlandaise sur l’apostolat au sein de la bonne société madrilène la conduisit naturellement auprès d’une jeune femme encore totalement inconnue, Fabiola de Mora y Aragon. Dans une lettre au roi, la sœur décrivit sa découverte : «Grande, mince, bien bâtie, visage avenant, pétillante de vie, d’intelligence, d’entrain, de droiture, de clarté. Visage ovale, cheveux touffus châtain clair, beau front. Bouche peinte, généreuse, assez grande». Si Fabiola refuse d’abord d’envisager cette union, elle consent en grand secret à rencontrer le roi au domicile de la sœur irlandaise à Bruxelles. Leurs noms de code: Luigi et Avila. Ils se plurent et se revirent, jusqu’à sceller leurs destins en se promettant de s’unir le 8 juillet, entre Lourdes et Tarbes. De toute évidence, la mission de Veronica O’Brien s’est révélée un brillant succès puisque le mariage est annoncé pour le 15 décembre 1960 en la cathédrale des saints-Michel-et-Gudule de Bruxelles devant une assemblée de chefs d’État et de personnalités réunis pour une cérémonie retransmise en Eurovision. Vêtue d’une robe créée par Balenciaga au décolleté bordé d’hermine et coiffée du “diadème des neuf provinces ” serti de diamants qui retient un voile de cinq mètres, la mariée devient reine des Belges et séduit immédiatement son peuple par la chaleur de son sourire et la spontanéité de ses manières. Si l’on sait aujourd’hui que leur union ne débuta pas par un coup de foudre, le mariage de raison se transforma bien vite en mariage d’amour et mieux, en passion. Souvent la reine Fabiola confia qu’elle était heureuse parce qu’elle se sentait aimée du roi et que leur amour qui faisait plaisir à voir et qui se traduisait par des gestes tactiles comme pour garder le contact permanent l’un avec l’autre, se communiquait à tous les Belges qui se réchauffaient à ce foyer incandescent.

«Notre vraie famille, ce sont les Belges»

Pourtant, peu après leur mariage, de nombreuses épreuves leur furent imposées avec, dans tout le pays, des manifestations, des grèves générales, des violences urbaines, sans parler des catastrophes comme des inondations ou un drame dans un village englouti dans un terril de charbon. Sur place, dans l’épreuve, on découvre la reine Fabiola, une femme courageuse qui se rend sur le terrain, réconforte chacun, met la main à la pâte, promet de l’aide et veille à ce que cela se traduise dans les faits. Ces premiers mois furent décisifs pour sceller l’union entre les Belges et la reine qui avait rendu heureux le roi Baudouin. Les épreuves de la vie, ils les affrontent à deux, plus forts de leur amour et aidés par leur foi chevillée à l’âme. Comme celle de la perte par cinq fois de ses espérances de future mère. Un drame intime et personnel qui renforce encore sa conviction de servir son pays. «Notre vraie famille, ce sont les Belges», dit-elle au roi. Baudouin et Fabiola, pendant 30 ans d’un amour sans nuages, vivront leur fonction royale comme un sacerdoce sacrificiel, un désir de servir leur pays et de se dévouer aux autres quelles que soient les crises économiques, politiques, internationales. «L’Union fait la force » énonce fièrement la devise du royaume. Ils se sont toujours sentis forts dans l’adversité. Que ce soit lors des troubles qui suivirent l’indépendance du Congo ou lorsque, par conscience, le roi refusa de signer la loi dépénalisant l’avortement. Dans le même temps, ce couple si uni, qui se réfugiait dans l’intimité chaleureuse du château de Laeken avec leurs chiens et en écoutant de la musique, ou en recevant leur famille dans la campagne ardennaise (veillant d’un œil bienveillant et discret à l’éducation du futur héritier, le prince Philippe), représentait dignement la Belgique dans le monde entier, multipliant les visites d’État et les rencontres avec les souverains et présidents du monde entier. Sous leur règne, la Belgique devient une capitale européenne. Époque bénie aussi où les hommes politiques prenaient conseil chez le roi, un homme d’expérience qui régna 33 ans, en veillant à « ne jamais découvrir la couronne » et à ne surtout rien révéler des conversations précieuses avec le chef de l’État précédant la formation d’un gouvernement. Baudouin fut un véritable “ombudsman ”, un médiateur reconnu et respecté de tous, et que la présence à ses côtés de la reine Fabiola apaisait et confortait. Ils incarnaient aussi une époque qui paraît lointaine, celle où les médias n’étaient pas intrusifs et respectaient l’intimité de la famille royale.

Et Fabioa devint la “reine blanche ”…

De Baudouin et Fabiola, chacun garde en mémoire les rencontres avec les Belges de la rue, les citoyens de la rue croisés au fil de leurs visites dans le royaume, la tête penchée en signe d’écoute attentive, les gestes affectueux de compréhension ou de compassion. Combien de gens ont-ils aidé dans leur vie dédiée aux autres? Ils avaient une foi inébranlable dans la vie, et nous en avons eu la plus extraordinaire illustration en août 1993 lors des obsèques du roi Baudouin. Suivant la dépouille mortelle de son époux chéri, on ne vit pas une femme dévastée et enfouie sous de noires mantilles, mais Fabiola s’avança fière et courageuse, toute vêtue de blanc des pieds à la tête puis, lors de la messe, réussit à entraîner chacun, croyant ou pas, dans le message d’espérance du Renouveau charismatique qu’elle a fait sien depuis qu’elle a perdu tout espoir d’avoir des enfants. Ce jour-là, elle devint pour l’éternité “la reine blanche ”, celle qui fut l’épouse, la compagne, le soutien, la confidente et la conseillère du cinquième roi des Belges. L’union du feu et de la glace, le mariage réussi de la chaleur ibérique et de la réserve du plat pays, deux éléments qui se complétaient magnifiquement pour le bonheur des Belges et de la Belgique qui, sous leur règne, célébra en 1981 ses 150 ans. C’était hier.