Sabine et Lætitia, 20 ans après: leurs meurtrissures ont fait leur force

Le 15 août 1996, les images de la libération de Sabine et Lætitia tournent en boucle. Les télévisions du monde entier découvrent aussi le même jour le visage de Marc Dutroux, celui qui incarne le mal, celui que l’on accuse d’avoir séquestré six enfants, de les avoir violées et d’en avoir tué quatre. Sabine et Lætitia sont les seules survivantes de cette indicible horreur. Vingt ans plus tard, elles ont réussi à se faire oublier par nécessité: tenter de “re-vivre ”. Les plaies resteront béantes à jamais, mais elles ont fait de leur enfance meurtrie une force. Dutroux ne les a pas démolies.

80 jours dans la cave

Le 28 mai 1996, à 7h25, alors qu’elle se rendait à l’école, Sabine Dardenne est enlevée par Marc Dutroux, dans la région de Tournai. «Cet endroit précis reste figé dans ma mémoire», écrira-t-elle, quelques années plus tard, dans un ouvrage autobiographique. «J’avais 12 ans, j’ai pris mon vélo et je suis partie à l’école» (2004), «C’est à ce moment qu’un monstre a tué mon enfance. Je venais de disparaître en une seconde du monde extérieur, pour être emportée par ce barbare crasseux et repoussant.» Dutroux tentera d’endormir Sabine, embarquée dans sa camionnette, avant de la placer dans un coffre. C’est dans ce coffre qu’elle débarquera dans la maison de l’avenue de Philippeville à Marcinelle. Dès le lendemain de son arrivée, l’enfant va scrupuleusement consigner dans un carnet, son “calendrier ”, les moindres détails de son quotidien avec son geôlier, le conditionnement, les privations et les viols à répétition subis, avec des symboles: une croix pour les “visites ” de Dutroux, une étoile rouge pour les sévices qu’il lui fait subir. «L’horreur est particulière, tant sur le plan de la torture physique que morale. Rien que le fait d’enfermer un enfant dans cet endroit, à supposer même que cela n’ait été que deux minutes, c’est monstrueux!», nous précise Jean-Philippe Rivière, son avocat, toujours en contact avec elle aujourd’hui.

« Trou à rat »

Dans la maison de Marcinelle, un escalier mène à une cave et, derrière une étagère, une cache, aménagée dans une ancienne citerne à eau, humide et sale, de 99 cm de large sur 2,34 m de long. Sabine l’appelle, le “trou à rat ”. Un semblant de sommier, un matelas pourri en décomposition, un seau hygiénique, deux faibles ampoules. Pour seules compagnies : sa montre, qui l’aidera à ne pas perdre la notion du temps, son cartable, ses cahiers scolaires, des crayons de couleurs et un jeu vidéo. Ses maigres vivres: des boîtes de conserve périmées, du pain rassis, du lait caillé et un jerricane d’eau du robinet. Sabine ne saura que bien plus tard que ce lieu sordide à l’odeur pestilentielle avait été précédemment occupé par Julie et Mélissa, les deux petites Liégeoises, qui y sont décédées. Sabine aura passé quelque douze semaines dans la cave, très exactement 74 jours toute seule, puis six jours avec Lætitia Delhez, 14 ans, que Dutroux amène à Marcinelle le 9 août 1996, après l’avoir kidnappée à Bertrix, tout près de la piscine communale. Le témoignage précieux de deux habitants de Bertrix, une religieuse et un étudiant, permettront d’identifier Dutroux. Arrêté le 13 août, il finit par révéler où il séquestre Sabine et Lætitia, libérées le 15 août. Vingt ans plus tard, les deux avocats des jeunes femmes (Sabine a désormais 32 ans, Lætitia 34) nous racontent leur difficile parcours et ce qu’elles sont devenues.

Sabine: une force caractère et le silence, ses armures

«J’ai été mandaté par les parents de Sabine quatre jours après sa libération», se souvient Me Rivière. «Elle était mineure, je n’ai pas souhaité la rencontrer. J’estimais qu’elle avait besoin de tout, amour, soutien, professeurs pour rattraper un éventuel retard, de tout, sauf d’un avocat. Nous nous verrons pour la première fois, dans mon cabinet, lorsqu’elle aura 18 ans. Lors de cet échange, j’ai été d’emblée surpris. Une force incroyable émanait d’elle, un sacré tempérament. Son ‘sale caractère’, comme elle l’appelle, était devenu, dans le caveau de l’horreur, son meilleur copain et il l’est resté. Elle tient de sa maman, infirmière, et c’est sans doute ce qui l’a sauvée.» Bien des années plus tard, Sabine écrira dans son livre : «Malgré ses humiliations constantes, je me suis obstinée jusqu’au bout de mes possibilités pour survivre dans cet enfer. Je voulais et devais lui tenir tête (.). Quand je suis sortie, tout le monde s’attendait à trouver une loque, une pauvre fille apeurée et en larmes. Mais j’avais assez pleuré. J’étais vivante (…) Je voulais juste retrouver mes marques, ma chambre, mes nounours et mes habitudes. La vie m’avait trop manqué.» Dès sa libération, pour se protéger, Sabine exprime alors le souhait d’un retour rapide à une vie normale. Elle refuse tout suivi psychologique et se réfugie dans le silence. «Vous savez, il n’y a rien de pire pour une adolescente d’être pointée du doigt à chaque sortie. Elle ne pouvait même pas entrer dans un magasin et s’acheter une paire de chaussures en paix. Elle était une enfant “star ”, malgré elle, et cela rajoutait à sa souffrance», dit Me Rivière. Sabine précisera dans ses mémoires qu’elle aura même un jour une demande déplacée d’autographe, ce qui l’a rendue très agressive. Aujourd’hui, Sabine a quelque peu modifié son look pour préserver davantage encore sa tranquillité (les dernières photos publiques, les seules que nous publions dans cette édition du “Soir mag ”, remontent à 2004). Elle est devenue une jeune femme encore plus forte, comme nous le confirme son avocat : «Elle est heureuse, elle travaille à Bruxelles. Elle est greffière au Conseil d’État. Elle a une maison, un compagnon et voyage dès qu’elle peut. Elle adore cela.» Plus question pour Sabine de se livrer publiquement. Son témoignage est dans son bouquin, publié dans quatorze langues et désormais épuisé. Un ouvrage qu’elle signe de ces mots: «Les morceaux de ce gigantesque et sombre puzzle, au milieu duquel j’avais survécu, je voulais les classer dans ma mémoire à ma façon, de manière définitive. Juste un livre sur une étagère.»

Lætitia: la maternité et un foyer, sa renaissance

«Je suis consulté par Lætitia Delhez, fin 2001», nous expose Me Georges-Henri Beauthier. «Notre première rencontre, chez elle, fut surréaliste. Je me suis rendu compte, que, cinq ans après les faits, elle ne connaissait rien du dossier judiciaire, elle n’avait lu aucune pièce et ne voulait rien savoir, pour se préserver. De fil en aiguille, un jour, elle a finalement accepté de m’accompagner voir le juge d’instruction. On s’est installés dans une pièce en sous-sol remplie de rayonnages et nous avons commencé à consulter les éléments du dossier. Quelques instants à peine plus tard, Lætitia a développé un eczéma fulgurant sur les bras. Réactionnel, sans doute. J’ai alors compris à quel point cela lui était insoutenable. Nous avons donc convenu que je lui ferais, au fur et à mesure de mes avancées, des résumés de mes lectures». Ce n’est que bien des mois plus tard, lorsqu’elle devra affronter les médias, que le besoin de comprendre ce qui allait se passer durant le procès anima la jeune femme. «Elle a alors commencé à lire des choses, à vouloir visiter la cour d’assises, à voir où serait assis Dutroux durant le procès par rapport à elle. Elle devenait lentement, mais sûrement, plus aguerrie, jusqu’au jour où elle m’a dit : « Je suis prête à l’affronter, j’assisterai aux audiences ». Au cours du procès, plus les débats avançaient, plus j’ai vu une enfant devenir femme. Elle se libérait visiblement de son passé et s’autorisait enfin à exister. Fait marquant, et ce n’est pas étonnant, Lætitia deviendra maman, pour la première fois, très exactement neuf mois après la fin du procès.» Lætitia Delhez vit toujours aujourd’hui du côté de Bertrix, avec le papa de ses quatre enfants : trois garçons et une fille. «Elle voulait fonder un foyer, être tout simplement heureuse, ce qui est l’antithèse de ce que peut laisser une affaire comme l’Affaire Dutroux. On peut dire qu’elle a réussi ce pari sur sa vie», ponctue Me Beauthier.

Trouver la paix, après l’«affaire»

Si les victimes ont été impactées en première ligne, l’affaire Dutroux a charrié une série de traumas dans son sillage. Derrière les juges d’instruction, les gendarmes, les magistrats, les avocats, il y avait aussi des êtres humains, parents eux-mêmes pour certains. Des carrières ont été stoppées net, d’autres se sont réorientées. L’ensemble de la population belge a été touchée dans son enfance. Les faits sont devenus événement collectif, porté par le “Mouvement Blanc ”. « On ne peut pas lire ce dossier et en sortir indemne, on serait inhumain. Le seul moyen que j’ai trouvé de me protéger, pour faire convenablement mon travail, c’est une certaine distanciation trouvée par moments dans l’humour, pour éviter de pleurer. J’étais jeune père moi-même à l’époque. C’était ma soupape de sécurité», nous précise Me Beauthier. Me Rivière a essayé, quant à lui, de considérer sa cliente comme une «femme normale» et non comme une enfant victime: «Je l’ai appelée tout de suite “Mademoiselle Dardenne ” et non “la petite Sabine ”. Pas question de la charger de ma compassion, elle n’en voulait d’ailleurs pas. Cela l’agaçait. »

Nous avons également interrogé Bruno Humbeek, psychothérapeute et spécialiste de la résilience. Il se souvient de sa carte blanche, publiée en 2004, au moment des plaidoiries de l’accusation, et titrée : “Me Rivière, un tuteur de résilience qui s’ignore ”. Il s’explique: «Dans cette adversité que les victimes traversaient, Me Rivière a très exactement pris le contre-pied inverse. Il a sorti Sabine de son personnage. Il l’a fait témoigner debout pour faire comprendre à Dutroux qu’il n’avait rien fait pour la détruire. Je me souviens d’une phrase précise qui m’a marquée: “Elle fait l’amour, Dutroux et vos sales pattes n’y changeront rien ! ” Sabine avait préservé ses acquis et son caractère au-delà de ce qui était arrivé. Et surtout son estime de soi. Pas de regard d’apitoiement. Le statut de victime n’est pas productif de sens pour se réapproprier sa vie et enferme une seconde fois.» Après 62 jours de procès, le 22 juin 2004, Marc Dutroux est condamné à la réclusion à perpétuité. Cette sentence marque un tournant décisif dans la vie de Sabine et Lætitia :un énorme soulagement que ce soit enfin fini et l’espoir, sans doute vain, qu’on n’en parle plus jamais. Devant la cour d’assises d’Arlon, les deux jeunes femmes ont publiquement refusé les excuses de Marc Dutroux qui avait, par ailleurs, affirmé quelques jours auparavant, sans remords : «Monsieur le Président, j’ai donné une éducation sexuelle à ces filles qu’elles n’auraient, sans doute, pas eue.». Elles ont affronté le regard de leur ravisseur et c’est lui qui a baissé les yeux. Pour elles, le démon n’est plus. Pour Sabine et Lætitia, comme nous le confirment leurs conseils respectifs, une page marquante est certes irrémédiablement écrite dans l’Histoire de la Belgique, mais elle est définitivement tournée à titre personnel, un impératif de survie.

Les dates-clés d’août 1996

• 9 août 1996

Lætitia Delhez (14 ans) est enlevée à Bertrix

• 13 août 1996

Arrestation de Marc Dutroux, Michèle Martin, et Michel Lelièvre

• 15 août 1996

Sabine et Lætitia sont retrouvées vivantes dans la cache, à Marcinelle

• 17 août 1996

Les corps de Julie Lejeune et de Mélissa Russo sont découverts dans le jardin de Dutroux à Sars-la-Buissière

• 18 août 1996

Dutroux et Lelièvre avouent l’enlèvement d’An Marchal et d’Eefje Lambrecks.