La Suisse, laboratoire «démocritique»?

La Suisse sombre dans les eaux noires d’un nationalisme paranoïaque omniprésent ; telle est la thèse défendue par François Cherix, politologue suisse membre du Parti Socialiste helvétique.

Chroniqueur Temps de lecture: 9 min

Q ui sauvera la Suisse du populisme ? » : telle est la question posée dès le titre de cet essai, paru aux éditions Slatkine. Depuis la votation qui a menacé les accords bilatéraux signés entre la Confédération helvétique et l’Europe, depuis surtout la montée en puissance, en apparence inexorable, de l’UDC (Union Démocratique du Centre), quelques voix s’élèvent, en Suisse et à l’étranger, pour la poser et remettre en question le modèle de démocratie directe que ce curieux pays semblait avoir porté à la perfection, comme ses artisans le font pour les montres.

Mais même l’horlogerie suisse doit affronter la concurrence et les technologies modernes. L’analyse que livre Cherix de la démocratie de son pays est plutôt inquiétante, depuis que celui-ci semble soumis, à travers l’UDC, au populisme le plus actif. Un populisme que la faiblesse des institutions suisses et l’usage des référendums ne rendent que plus puissant et dangereux.

Un appauvrissement culturel

L’UDC, depuis des années, instrumentalise les peurs, dévie la démocratie directe et sape les fondements de la Suisse tout en prétendant la sauver. Populiste, nationaliste, souverainiste et xénophobe, ce parti est devenu le premier de Suisse et a, selon Cherix, « colonisé les esprits » de ses concitoyens. Parallèlement à cette progression irrésistible, la Suisse a été incapable de se réformer et de se moderniser, sombrant dans « une idéologie passéiste qui célèbre une petite Suisse propre, pure, juste et indépendante qui, en réalité, n’a jamais existé. » Toujours à l’écart de l’Europe bien qu’au centre de celle-ci, elle qui jadis ne s’impliquait à l’extérieur qu’à travers des mercenaires le fait aujourd’hui avec la nouvelle forme du mercenariat : les banques.

Le populisme, qui est le moteur de l’UDC, repose sur quelques caractéristiques que Cherix définit clairement :

1. se réclamer du peuple, lequel est pur, propre, juste, sain, innocent, plein de bon sens et donc détenteur de la vérité. Ce peuple idéal s’oppose aux élites, au système en place, lesquels ne peuvent être que corrompus, comploteurs et menteurs.

2. prétendre obsessionnellement que le but premier du mouvement populiste est la défense du peuple contre ces élites et contre les élus, lesquels sont à la solde des élites.

3. faire œuvre de salut public dans une défense du peuple qui relève de la guerre sainte, alors que tous les autres partis ne font que veiller à leurs petits intérêts.

4. se placer au-dessus des lois en raison du caractère sacré de la lutte.

5. compte tenu de l’urgence de la situation, s’octroyer le droit d’adopter des attitudes putschistes.

6. ne pas reculer devant la violence et la brutalité, ne serait-ce qu’à travers les mots, laquelle violence est justifiée par la nécessité de pourfendre le « politiquement correct ».

7. menacer, en agitant les peurs et les fantasmes les plus irrationnels, et désigner des boucs émissaires.

8. amuser et séduire les foules par le rire en se moquant de tout ce qui n’est pas lui.

9. appliquer l’irresponsabilité radicale, puisque le projet populiste n’a aucune exigence de résultat et ne doit jamais rendre de compte. Il est intéressé par une seule chose : le pouvoir.

10. si nécessaire, créer le problème qu’il dénonce.

11. être toujours sur un mode guerrier, jamais en repos.

12. faire unanimement et constamment preuve d’intransigeance et se montrer aussi brutal dans ses fonctionnements internes que dans ses combats publics.

Pour Cherix, tous les mouvements populistes partagent ces caractéristiques ; « mais en raison de spécificités cultuelles et structurelles propres à la Suisse, le populisme de l’UDC produit des effets plus profonds et plus destructeurs que dans les autres démocraties. Sans sursaut collectif, il risque de précipiter la Confédération dans un profond ravin, dont elle mettra de très longues années à s’extirper. »

Cherix retrouve l’influence du grand philosophe genevois, Jean-Jacques Rousseau, sur la perception culturelle des Suisses. Le mythe du Bon Sauvage appliqué au brave montagnard, préservé des vices de la culture, « peu instruit mais sage, qui défend sa vallée en se méfiant de la civilisation, des intellectuels, des grands projets et de tout ce qui provient de l’étranger. » Il rappelle à juste titre que, par sa neutralité, la Suisse est restée à l’écart des deux conflits mondiaux, en affichant le pavillon de l’engagement humanitaire (à travers la Croix Rouge, par exemple) tout en continuant de jouer son rôle de banquier pour les uns comme pour les autres. Certains de ses responsables politiques ont eu un engagement fasciste ou antisémite, mais il n’y a jamais eu aucun procès, aucune sanction. Autrement dit, la Suisse fait semblant de croire qu’elle est en dehors des crises et des turbulences occidentales, alors qu’elle est en plein cœur de celles-ci. Cette ignorance lui permet de préserver le mythe d’une vertu et les bénéfices du mercenaire.

Par ailleurs, l’usage constant de la démocratie directe favorise le développement du populisme, d’autant que cet usage est couplé à un gouvernement et des institutions parlementaires faibles qui, dans d’autres pays, limitent les effets négatifs de ce populisme.

La votation suisse

Les 110 000 élus, aux différents échelons de pouvoir et de responsabilité, ne servent essentiellement, pour Cherix, qu’à maintenir le statu-quo. La réforme est un spectre que l’on brandit pour que rien ne change. C’est lié, selon lui, à la manière dont la Suisse s’est constituée : par nécessité plus que par enthousiasme.

Il faut dire que la Suisse s’est constituée par agglomération successive d’éléments qui se sont coalisés davantage sous l’effet de la nécessité que de l’enthousiasme : « Choisir, décider, trancher, agir ; ces fonctions, qui sont la marque d’un État solide et d’une démocratie sereine, restent des exercices difficiles, voire dangereux, pour une alliance à géométries variables. » Le tableau que Cherix dresse de son pays, sur le plan des idées et de la mentalité, est peut-être excessif ; mais même en en retirant ce qui pourrait être partisan, on retrouve les faiblesses de populations des autres pays européens, et dont la principale est la réduction du débat politique au niveau du café du commerce. Pour Cherix, la finalité de l’Alliance suisse, c’est l’argent : « Les pulsions qui divisent ou unissent les confédérés sont les disputes financières. Par principe, tout sujet est converti en “doit et avoir”. Au final, une politique fédérale se résume pour l’essentiel à la définition du “qui paye quoi” ». Au regard de ce qui se passe dans nos pays et dans l’UE, pas sûr que ce soit tellement une spécificité suisse.

Plus fondamentalement, l’auteur note qu’il n’est pas possible, actuellement, de remettre en cause, dans son pays, les principes du droit d’initiative populaire. Or, note-t-il, ce droit permet à un nombre extrêmement restreint de citoyens de porter atteinte à des principes majeurs, y compris constitutionnels, à travers des votations qui, à l’image des référendums, réduisent les débats à un choix entre un « oui » et un « non ». Dans un climat de dégénérescence démocratique, ces votations servent avant tout de plateforme médiatique à ceux qui les promeuvent, lesquels ne sont jamais de « simples citoyens », des représentants de ce peuple, mais des acteurs très « profilés », appartenant à l’élite professionnelle de la politique, et qui utilisent ce vecteur pour se vendre et se faire valoir. Moins de deux pour cent de la population peuvent ainsi faire des propositions qui portent atteinte à la Constitution, et plus encore aux principes démocratiques et humanistes.

Un processus de stigmatisation

Les textes soumis aux votations répondent presque tous à quelques principes basiques, qui sont ceux de la stigmatisation : pour plaire, le texte doit désigner des fautifs et stigmatiser une catégorie de population. Ensuite, l’initiative doit se focaliser sur un objet symbolique simple et fort (construction de minarets, délinquance des étrangers, crimes sexuels, etc.). Troisièmement, la mise en scène de la proposition sera d’autant plus efficace qu’elle joue sur la peur. Quatrièmement, une bonne initiative donne l’impression de transgresser des attitudes qualifiées de « politiquement correctes ». Elle est le bien, la voix du peuple, contre le mal, les élites.

À l’heure où l’on réfléchit sur les manières de faire évoluer la démocratie (vers plus de démocratie, pas vers la dictature), la réflexion de Cherix est importante, même si elle est déplaisante. Bien entendu, la situation helvétique n’est pas la nôtre : il n’existe pas, en Suisse, de Cour constitutionnel qui pourrait écarter les projets de référendums qui porteraient atteinte à la Constitution, et les partis sont trop faibles. Cherix en appelle au Parti Socialiste, le sien, et dénonce justement les contradictions dans lesquelles celui-ci est en train de s’enliser ; au-delà de cet intérêt national, la réflexion a le mérite de nous concerner tous. Qui, en effet, est en mesure de s’opposer à la mainmise d’une oligarchie financière qui, pour assurer son pouvoir, n’hésite pas à brandir le chiffon rouge du peuple dont il prétend être le porte-parole ? Et d’abord, de quel peuple s’agit-il ? De nul autre qu’une foule sentimentale, béate de centre commercial, et dont la priorité est de pouvoir consommer tranquillement.

Et nous, et nous, et nous

Nous ne sommes pas la Suisse, diront certains, et la démocratie directe n’est pas pour demain chez nous. Mais outre le fait que de nombreux acteurs civils tentent de la promouvoir, à juste titre, nous partageons avec les Suisses toutes les caractéristiques d’une société dépolitisée, égoïste, où les crises poussent chacun à défendre ses intérêts propres (ou ceux de son « groupe ») au détriment du bien commun. Le référendum ne peut avoir d’efficacité que couplé à une véritable éducation, en profondeur. Que s’il met en place des processus plus complexes, qui ne réduisent pas le débat à un « oui » ou « non ». Il ne peut avoir de légitimité que s’il est accompagné d’une information véritable et d’un débat en profondeur. Que si, sur des questions graves et lourdes de conséquences, il exige des majorités qualifiées, et pas simples.

En Suisse, les institutions politiques ne peuvent pas lutter contre ce populisme ; chez nous, elles le peuvent. Dans les deux cas, j’ai envie de dire que le résultat est désastreux. Je connais mal la Suisse et je ne me sens pas qualifié pour dire si les remèdes proposés par Cherix sont les bons ; je sais que, chez nous, des référendums, dont les résultats sont niés par les élites politiques s’ils sont contraires à leurs intentions, contribuent de manière majeure à la mise à mort de notre démocratie.

Lorsqu’il sera évident que le Royaume-Uni restera dans l’UE malgré le référendum, parce que les banques et les entreprises britanniques y perdraient trop, nous ne serons pas dans une meilleure situation que la Suisse, qui cherche comment faire en sorte que la votation sur la rupture des accords avec l’UE n’ait pas d’effet réel…

 

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info
Sur le même sujet La UneLe fil info

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une