Les médicaments: des prix à vous rendre malade!

Des autorités qui n’arrivent pas à payer des médicaments : ça ne se passe pas que loin de chez nous, dans les pays en voie de développement. Là-bas, c’est un casse-tête depuis des décennies de financer la lutte contre le SIDA, l’hépatite C ou la tuberculose.

Mais pour l’instant, c’est encore un secret bien gardé que dans les pays occidentaux, le même problème s’est fait jour depuis quelques années. L’analyse est simple : une nouvelle génération de produits est impayable, même pour des pays aussi riches que la Belgique. Et il ne s’agit pas que de maladies rares, mais aussi de plusieurs maladies chroniques courantes, comme l’hépatite C ou des cancers répandus.

La plus grande pierre d’achoppement est le système des brevets. Un brevet de 20 ans permet aux firmes pharmaceutiques de s’installer dans une situation de monopole très confortable, qui empêche littéralement toute négociation sérieuse sur les prix. L’industrie qui doit sauver des vies humaines, exploite en fait les failles de fonctionnement du marché libre : un cocktail explosif et dangereux.

La menace de délocalisation

« Et l’Etat ? N’a-t-il rien à dire dans ce débat ? » Très peu en réalité et de façon totalement confidentielle. La Belgique, comme d’autres pays, négocie en effet sur le prix des médicaments, mais avec le dos au mur. Si les négociations deviennent trop « dures », la menace de délocalisations apparaît immédiatement, avec 35.000 jobs à la clé. La Belgique s’est aussi engagée à respecter les droits sur la propriété intellectuelle. Mais surtout, quel pays peut refuser la mise sur le marché d’un médicament efficace contre une maladie grave et jusque-là incurable ? Et donc, les pays ont une importante propension à payer des prix élevés pour ces produits.

L’autre problème, c’est l’absence totale de transparence : les producteurs de médicaments se justifient par les coûts très élevés de la Recherche et Développement, mais les coûts réels par nouveau médicament ne sont pas connus. Les firmes veulent négocier les prix avec chaque pays, à condition que ce soit derrière des portes closes. Négocier avec chaque pays et en secret permet évidemment d’obtenir de meilleurs prix. Et le silence est d’or, car sinon l’accord est caduque. Personne, pas même le médecin prescripteur, ne sait quel est le prix réellement payé pour les médicaments. Inutile de dire que personne en Belgique ne sait ce qui se paie réellement en France. Et enfin, personne ne sait – c’est trop technique et trop complexe – comment l’industrie et les experts calculent la valeur d’un médicament. Or c’est cette valeur qui justifie les prix.

Poker à huis clos

Nos autorités se trouvent dans une relation de dépendance qui prend des proportions inquiétantes. Notre sécurité sociale est solide mais pas intarissable : aujourd’hui, des patients n’ont pas accès à des traitements vitaux, car même des pays riches comme la Belgique ne peuvent plus les financer.

Le modèle actuel ressemble donc à un jeu de poker un peu trouble, qui se joue à huis clos avec des dés pipés en faveur de l’industrie. On ne s’étonnera donc plus de voir des prix de 120.000 euros par an pour le traitement d’un cancer du sein. On ne pourra pas aller plus loin que ça. Il faut d’urgence un nouveau modèle, un modèle qui tienne compte de l’intérêt public et pas seulement des intérêts tout court. Et nous demandons aussi de la transparence et une réforme du système étouffant des brevets. Car ce dernier induit des dysfonctionnements majeurs.

Il est par exemple très étonnant que les citoyens n’aient rien à dire sur le prix d’innovations dont la société a très souvent sponsorisé le développement. Ce sont en effet souvent des équipes universitaires – payées par des fonds publics donc – qui produisent des innovations. Celles-ci sont ensuite reprises et brevetées par l’industrie. Ensuite, nous, citoyens et autorités, perdons tous nos droits sur l’innovation et devons plus tard payer des montants astronomiques.

Les brevets en question

Nous nous demandons aussi pourquoi les firmes continuent à obtenir des brevets pour des innovations qui n’en sont pas réellement. Le Sofosbuvir est un exemple clair : ce médicament contre l’hépatite C est basé sur un processus qui a déjà été utilisé pour plusieurs autres médicaments. Le brevet, dans ce cas-là, c’est rentable. Ça donne un monopole à la firme Gilead qui lui permet de bloquer la production des médicaments génériques identiques et de demander un prix de plus de 43.000 euros par traitement. Alors que le coût de production a été estimé à 100 euros. C’est donc contre ce brevet que Médecins du Monde a intenté une action auprès de l’Office Européen des Brevets à Munich. Cette action a été déclarée recevable par l’OEB qui se prononcera définitivement au début du mois d’octobre.

Les chiffres sont impressionnants. L’Inami paie chaque année plus de 4 milliards d’euros au secteur du médicament. Pour 2016, on prévoyait un déficit de 150 millions d’euros. Rien que le traitement de 1.500 à 2.000 patients atteints des formes graves de l’hépatite C coûtera à l’Etat entre 65 et 90 millions d’euros. Le montant pour soigner différentes formes de cancer prend des proportions inquiétantes.

Nous voulons donc un débat public. Nos enfants et nous avons le droit d’avoir accès dès aujourd’hui et dans le futur, à des médicaments qui peuvent sauver nos vies, à des prix raisonnables. D’où la campagne « Le prix de la vie » que Médecins du Monde lance en association avec Test-Achats et le Collège Intermutualiste National, l’organe de concertation de toutes les mutualités belges. Avec tous les signataires de cette carte blanche, nous vous demandons d’ajouter votre voix à la pétition, pour que le monde politique et le secteur pharmaceutique nous entendent.