Septembre : un mois en « P » ?

Quand la prononciation du français est aussi compliquée que son orthographe...

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C’est en septembre, chante Gilbert Bécaud, que l’on peut vivre pour de vrai ». « Septembre, enchaîne Barbara, quel joli temps ! » Et tous deux articulent <sèp-tambre>, comme le recommandent les dictionnaires parisiens. Un chanteur belge aurait peut-être prononcé <sè-tambre>.

Septembre est de la famille du numéral sept, dont le – p – n’est jamais audible. La prononciation belge semble donc cohérente du point de vue de l’évolution historique. Par contre, notre septante, issu du même radical, présente un – p – toujours prononcé. La logique étymologique est ici prise en défaut. L’évolution du français n’obéit pas à des règles absolues : les locuteurs s’écartent parfois du prévisible, même s’ils savent qu’il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler.

Postscriptum 1

Les noms des mois de notre calendrier proviennent du latin. Selon la tradition, la plupart d’entre eux remontent aux origines de la cité fondée par Romulus et sont sans doute des réminiscences du calendrier étrusque. C’est le cas de martius (mars), aprilis (avril), maius (mai), iunius (juin), september (septembre), october (octobre). Lors de la réforme attribuée à Numa Pompilius (715-673 avant notre ère), november (novembre) et december (décembre) viennent s’ajouter.

Un autre changement majeur par rapport au calendrier dit « de Romulus » porte sur la dénomination du mois de juillet. Initialement appelé quintilis (cinquième), il sera renommé iulius à l’initiative de Marc Antoine, pour perpétuer le souvenir de Jules César. Plus tard, le Sénat romain remplacera sextilis (sixième), qui désignait le mois d’août, par augustus, en l’honneur de l’empereur Auguste.

Une dernière modification est décisive pour notre propos. À l’origine, l’année débutait avec le mois de mars : septembre était alors le septième mois de l’année – et non le neuvième comme aujourd’hui. Il faudra attendre le XVIe siècle pour que le premier jour de l’an soit fixé le 1er janvier, modification avalisée par le calendrier grégorien que le pape Grégoire XIII imposera aux pays catholiques à partir de la fin du XVIe siècle.

Postscriptum 2

Septembre est issu du numéral latin septem, qui a donné sept en français. Celui-ci a connu deux prononciations jusqu’au XIXe siècle : <sè> devant une consonne (sept maisons) ; <sèt> devant voyelle (sept amis) ou un mot commençant par un –  h – non aspiré (sept hommes), ainsi qu’en finale (ils sont sept). Le – p – n’est donc jamais réalisé – et cela vaut également pour les dérivés septième et septièmement. Cette prononciation, qui remonte au Moyen-Âge, indique que la graphie – pt – est étymologique : elle a été restaurée dans l’écriture et a été avalisée par l’Académie française dès la première édition de son Dictionnaire (1694).

Dans d’autres dérivés de septem, par contre, le – p – est prononcé. C’est le cas notamment de septennat (« durée de sept ans »), septennal ; septentrion (littéralement « les sept chevaux de labour », pour désigner la Grande Ourse ; « le nord »), septentrional ; septuagénaire (« dont l’âge est compris entre 70 et 79 ans » ) ; septuor («composition à sept parties») ; septuple ( «qui vaut sept fois» ), etc. Sans oublier, dans le système de computation en vigueur en Belgique (entre autres), septante et ses dérivés.

Pourquoi cette différence de traitement ? Les spécialistes s’accordent pour distinguer deux catégories parmi les dérivés de septem. D’une part, il y a ceux qui sont encore perçus par les francophones comme reliés à sept (septième, septièmement) et qui partagent la prononciation sans <p>. D'autre part, il y a ceux qui ne sont plus rattachés à l’étymon et qui présentent une prononciation conforme à la graphie – pt –. Cette dissociation peut être due à leur origine savante (septentrion) ou à leur emprunt à une date récente : alors que septième apparaît dans les textes (sous la forme setime) dès 1119, il faut attendre la fin du XIVe siècle pour rencontrer septuagénaire, le milieu du XVe siècle pour septennal et le début du XIXe siècle pour septuor.

Postscriptum 3

Et septembre dans tout cela ? Les dictionnaires d’aujourd’hui donnent unanimement la prononciation <sèp-tambre>, avec un <p> articulé. Mais de nombreux Belges francophones prononcent <sè-tambre>, sans <p>, surtout dans un style informel.

Il ne s’agit pas d’un nom savant, puisqu’il appartient au calendrier partagé par le commun des mortels. Par contre, le rapport avec sept n’est plus présent dans l’esprit des locuteurs, et cela depuis longtemps : d’après un témoignage du grammairien Charles Maupas, nous savons que, dès le début du XVIIe siècle, – p – se prononce dans septembre (ainsi que dans septante, septentrion). Et pourtant, l’apparition de ce mot est ancienne dans la langue (XIIe siècle pour le Trésor de la langue française ; XIIIe siècle pour le Petit Robert) et il est alors écrit setembre. Ici aussi, il y a eu restauration de la graphie étymologique – pt –.

Une des conséquences de la réintroduction de graphies étymologiques est que des consonnes non prononcées le deviennent, sous l’influence de l’écrit. Ainsi, le latin obscurus a donné en ancien français la forme oscur, prononcée <oscur> jusqu’au XVIe siècle. Mais la restitution d’un – b – étymologique dans l’écriture a entraîné la prononciation <opskur>, jusque-là inexistante. Le même phénomène s’est produit avec le nom cheptel, prononcé – et écrit – chetel jusqu’au XIXe siècle, si l’on en croit la 7e édition (1878) du Dictionnaire de l’Académie. Mais l’ajout d’un – p – graphique pour rappeler le latin capitale a fini par entraîner la prononciation <chep-tel>.

Pour septembre, la différence entre la prononciation recommandée (celle des Français...) et celle de nombreux Belges s’explique sans doute par une prononciation influencée par la graphie. En France, la réintroduction du – p – a été très tôt à l’origine de sa prononciation : le témoignage de Maupas (voir ci-dessus) l’atteste dès le début du 17e siècle. Il semble que cette prononciation avait même atteint la province à la même époque : le fait que les Québécois prononcent <sèp-tambre> est un indice indirect de ce que, dans l’Ouest de la France, on prononçait le <p> lorsque les colons sont partis pour l’Amérique du Nord.

En Belgique, par contre, la prononciation ancienne a été maintenue. On peut voir dans ce reliquat une illustration de ce que l’on appelle le conservatisme des périphéries, lesquelles n’adoptent que tardivement les innovations. J’ai déjà invoqué cette explication à propos de poireau dans ma chronique du 28 mai dernier. J’ignore toutefois pourquoi la Belgique est isolée sur ce point d’autres « périphéries », comme la Suisse romande où l’on prononce septembre « à la française ».

On ajoutera qu’au moment où la prononciation <sè-tambre> coexistait encore avec <sèp-tambre> en France (à Paris), la première était considérée comme populaire – et donc réprouvée par les grammairiens. Nous pouvons déduire ce jugement de valeur d’une citation de Richelet (Dictionnaire universel, 1690) à propos d’autres formes en – p – : « quelques-uns disent sculteur, mais ces quelques-uns parlent comme le peuple. Le bel usage est pour sculpteur [...]. » Dans ce dernier cas, c’est pourtant la forme « populaire » qui s’est imposée aujourd’hui, même si la prononciation <sculp-teur> est quelquefois entendue.

Dans ma chronique du 20 janvier dernier portant sur la prononciation du x- initial (dans xénophobe, etc.) , je constatais qu’il n’y a pas que l’orthographe qui soit compliquée en français. Les dérivés de septem apportent une nouvelle illustration de l’écart entre ce qui est dit et ce qui est écrit. Bienvenue au club des francophones érudits !

 

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