«Le textile circulaire sera business as usual»

Le textile est, après la pétrochimie, le secteur au plus lourd impact environnemental dans le monde. Et sous l’effet de la « Fast Fashion » – les vêtements s’achètent à des prix dérisoises puis se jettent comme des Kleenex – générant des montagnes de dechets textiles. En Europe du nord, chaque individu jette autour de 7,5 kilos de vêtements par an, contre 5 kg il y a encore quelques années. Malgré des progrès en termes de collecte et de tri, une énorme part des déchets de vêtements – autour de 40 % – finissent dans un incinérateur. Quand seconde vie il y a, la voie la plus fréquente est celle de la revente ou du don en seconde main (55 % des vêtements usagés des Belges selon Coberec Textiles), de la réutilisation en tant que chiffons (20 %) et enfin, du recyclage des fibres (17 %). Dans cette dernière étape, seule une infime partie des fibres recyclées se retrouvent dans des vêtements. Les principaux débouchés sont pour l’heure le secteur automobile (capitonnages) et la construction (plaques isolantes). Le chemin, circulaire, du « textile2textile » est encore long. Mais les premiers jalons, concrets, sont en train d’être posés.

Une vingtaine de professionnels bruxellois du secteur textile ont pu s’en rendre compte la semaine dernière. A l’initiative de l’antenne bruxelloise du réseau Enterprise Europe Network et d’impulse.brussels, ils ont participé à une mission « économie circulaire et textile » aux Pays-Bas. La délégation comprenait autant des créateurs et/ou boutiques alternatives (Orybany, Isatio, TaleMe, Wear a Story…), que des industriels du textile (Veramtex, Fedustria…), des experts du recyclage (Ressource, RDC Environnement…) ou des spécialistes de l’accompagnement (greentech.brussels, MAD Brussels…).

Amsterdam, comme Bruxelles, espèrent bien créer des emplois en boostant l’émergence d’une mode plus locale et durable. Nos voisins du nord voient également dans le textile circulaire un enjeu de réindustrialisation pour la région d’Enschede/Twente (nord-est), au riche passé textile, assez proche de l’axe Courtrai-Mouscron chez nous.

La délégation bruxelloise a pu constater que des alternatives de production existent pour boucler la boucle d’un textile 100 % circulaire. « On se sent moins seuls. On peut désormais intégrer notre projet d’une mode à la fois durable et abordable dans une vision à plus long terme », réagissent Juliette Berguet et Liliane Malemo, cofondatrice de la boutique de fringues recyclées Orybany.

Les entrepreneures ont notamment rapporté des bobines de fil recyclé de l’usine Frankenhuis, à Enschede. Cette entreprise textile séculaire s’est réorientée vers la production de fibres de qualité à partir de déchets de textiles (principalement des jeans). « La révolution circulaire est très lente. Nos fibres recyclées se retrouvent toujours en grosse majorité dans l’industrie automobile ou dans des matériaux d’isolation. Mais nous commençons à voir les premiers vêtements à base de fibres recyclées, comme par exemple chez le créateur néerlandais Blue Loop », explique Tich Vanduren, la co-CEO (belge) de Frankenhuis. ReBlend est un autre pionnier néerlandais du textile circulaire. Des marques de prêt-à-porter comme G-Star ou WE suivent les évolutions de très près, mais on attend encore la révolution.

Celle-ci dépendra aussi des progrès technologiques, notamment pour améliorer la collecte et le tri des textiles. Des progrès ont déjà été réalisés en matière de tri mécanique, grâce à des lecteurs optiques qui distinguent par exemple le coton du polyester. Le tri chimique des fibres, pour autant que son bilan environnemental reste positif, pourrait aussi ouvrir de nouvelles portes. « Il sera possible de séparer les fibres de déchets textiles pour recréer une fibre blanche que les usines de tissage pourront utiliser sans réaliser d’investissement supplémentaire. Le textile recyclé pourra monter en gamme », anticipe Jens Oelerich, ingénieur chimiste et cofondateur de Saxcell, une spin-off de l’Université Saxion (Enschede) qui recherche des investisseurs pour lancer une première unité de production.

Cet été, Lenzing, pionnier autrichien des fibres naturelles, notamment à partir de cellulose de bois, annonçait la mise au point d’une nouvelle fibre Tencel, à base de déchets de vêtements en coton, ouvrant la voie à une production commerciale.

Reste à voir si les clients suivront. L’exemple pourrait venir des pouvoirs publics. Aux Pays-Bas, la Défense nationale a lancé un appel d’offres pour des serviettes de bain et des chemises de travail à base de textile recyclé (jusqu’à 40 %). Les serviettes ont d’ailleurs été fabriquées dans une usine de tissage flamande.

« D’ici 5 ans, le recyclage textile sera “business as usual”  », déclare Peter Bos, directeur du centre de recherche en textile recyclé Texperium.