Lionel Jadot: l’apôtre du less is a bore

Par Anne-Sophie Leurquin. Photos Serge Anton.

Touche-à-tout au sens littéral du terme, le décorateur fait feu de tout bois. Il ramasse un objet par jour et conserve tout, même ce qui est cassé. Dans son atelier de Tervuren, Lionel Jadot joue au laborantin en explorant les matériaux qu’il triture, voire torture. Tombé dans la récup quand il était petit, il dit avoir appris de ses parents chaisiers le don de l’émerveillement. Dans l’atelier familial, il faisait de l’upcycling

avant l’heure, transformant les chutes en châteaux. Au décès de sa mère, il renonce à ses études d’architecture d’intérieur pour reprendre l’affaire familiale aux côtés de son père. Il y apprend l’humilité au contact des artisans et le respect de leur savoir-faire. Dix ans après, il commence à dessiner des meubles pour des amis, puis des maisons. Aujourd’hui, ses clients lui commandent des réalisations aux quatre coins du monde, de Londres à Los Angeles en passant par Paris, Genève, Londres ou Malines. Près de Carcassonne, il a rhabillé le domaine viticole bio Château Castigno d’écorce de chêne-liège brut, tandis qu’à Bruxelles, il a transformé une ancienne académie en hôtel rock’n’roll, le Jam, et relooké le glacier artisanal Gaston. Adepte du mix’n’match, il refuse les intérieurs standardisés où l’oeil s’ennuie.

Votre exposition au Grand-Hornu, Mixed Grill, donne l’idée du patchwork qui caractérise votre travail…

J’aime bien composer une accumulation. L’oeil peut faire le lien entre les éléments, même s’ils ne vont pas nécessairement ensemble. Je crois qu’il y a des familles de choses et qu’il faut parfois casser les assortiments.

Vous comparez votre inspiration à un meuble à tiroirs. Comment savoir lequel ouvrir ?

J’ai vraiment une mémoire visuelle très forte. Chaque jour, je ramasse un objet sur un chantier, dans la rue, en forêt, sur une brocante. Un bout de plastique, une pierre, n’importe quoi… Comme ceci, c’était des tapis de vans pour chevaux, avec au verso, ces gros ronds de caoutchouc. Je suis en train de dessiner une cuisine avec cette face sur les portes. Bref, quand je vois quelque chose une fois, je l’ai dans ma tête. Je n’y pense pas tout de suite mais, quand je suis devant ma feuille blanche, ça commence à tourner et tout à coup, les choses s’assemblent. C’est comme si j’allais chercher dans les tiroirs tous les petits éléments que j’ai vus, parfois depuis très longtemps.

Vous avez toujours fait ça ?

Dans l’atelier de garnissage et de fabrication de sièges où je suis né, mon père m’autorisait à jouer avec ce qui tombait par terre. Chaque chute était pour moi une petite merveille. Mes Kapla, c’était toutes les chutes de bois de l’atelier. Il y en avait des grands, des petits. Je les peignais avec des restes de peinture ou y plantais des clous. Ce qui me permettait de construire des superchâteaux, quand mes copains devaient empiler cinquante bouts de bois identiques…

Le détournement d’objets fait donc partie de vous depuis toujours ?

Mes parents m’ont transmis l’émerveillement, découvrir l’élément intéressant dans toute chose. D’ailleurs, je garde tout ce que je casse. Tout va dans des caisses et je sais qu’un jour ou l’autre, ça ressortira. Il y a toujours moyen de sublimer un élément. Ce n’est pas parce que c’est un rebut ou que c’est laid qu’il faut s’en débarrasser : intégré à quelque chose, ça peut raconter une histoire. Là, je suis en train de dessiner des boiseries dans lesquelles j’intègre des chutes de plastique coloré que j’ai récupérées. Comme ce siège au Grand-Hornu où j’ai utilisé les bandes de papier émeri des menuiseries. On en a fait une sorte de marqueterie en mettant du vernis dessus, ce qui donne une matière un peu particulière.

La matière, c’est aussi quelque chose qui vous intéresse ?

Pour moi, un matériau doit vivre, quel qu’il soit. C’est pour ça que j’aime bien les moulages en plâtre, qui se patine avec le temps, plutôt qu’en résine, qui reste statique. Idem avec le laiton brut ou avec les marbres, que je n’hésite pas à piquer avec de l’acide. Parfois, je fais des plans de travail avec des marbres qu’on déconseille habituellement pour cet usage-là. Mais je l’ai testé chez moi. L’arabescato statuario blanc a pris une patine magnifique en dix ans. Il a changé de couleur, mais ça fait partie de la vie des matériaux. Le problème, c’est qu’on veut absolumentse créer des intérieurs immaculés, figés, inhumains finalement.

Ce style stérilisé et uniformisé que vous rejetez, c’est le style AirSpace popularisé par Instagram et qui anonymise tous les intérieurs  ?

C’est ça, c’est le style hipster, avec la petite ampoule qui pend, la tablette en bois brut, les petits pieds en métal industriel. Tu as l’impression d’avoir des univers décalés mais en fait ce sont des choses extrêmement codifiées que tu retrouves partout. Et Instagram reproduit ça. Avec mon équipe, ici au bureau, j’essaie d’avoir des idées transversales. C’est pour ça qu’on fait des projets comme la moto : on prend un tronc d’arbre, un moteur et on se dit qu’on va essayer que ça roule. Et elle roule ! C’est l’idée d’aller au bout d’un projet.

Pour cette moto qui est exposée au Grand-Hornu, l’arbre est au départ du projet ?

Je ne voulais rien changer à l’idée de départ : transformer un tronc d’arbre en moto. Il fallait donc trouver des solutions au fur et à mesure que les problèmes se posaient. J’aime combiner des éléments qui, à la base, n’ont rien en commun et leur donner une deuxième vie.

Vous parlez de « non-design » pour désigner ce que vous faites. Qu’est-ce que le non-design ?

C’est éviter tout le prémâché ou reformaté en produit commercial, qui a perdu toute sa substance et ne raconte plus rien de spécial… Comme les rééditions de designers scandinaves qui sont très à la mode. Il y en a qui sont une honte pour leur créateur, tant elles sont loin du concept d’origine à force d’être malaxées pour entrer dans des modèles de fabrication et ont perdu toute leur âme. Le danger, c’est que notre oeil peut perdre une part de notre culture. C’est notre humanité qui peut partir à force d’être galvaudée. C’est pour ça que j’essaie de sortir de vraies choses. J’aime ce qui est vrai.

La vraie vie, c’est aussi le mouvement. C’est comme ça que vous parlez « d’objets itinérants » ?

J’essaie d’ajouter un esprit nomade dans une maison, mais ce n’est pas pour ça qu’on va utiliser des objets « ethniques ». Leschoses peuvent être mobiles. J’aime les tableaux qui sont déposés simplement par terre, par exemple, sans que ce soit trop installé. Dans le mobilier que je dessine, j’essaie d’avoir des éléments modulables. On peut vouloir bouger les meubles comme on a envie de changer de coupe de cheveux. Même si dans 99 % des cas, les gens ne le font pas. Pour le loft d’une cliente, on a tout mis sur des roues. Il n’y avait que l’élément de cuisine et une baignoire qui étaient fi xes. Tout le reste, le lit, les chaises, les tables, le canapé, tout pouvait être facilement déplacé. C’est un état d’esprit de créer quelque chose qui soit à la fois modulable et fi gé. J’aime quand c’est à la fois tout et son contraire, à la fois très brut et très travaillé ou avec une haute valeur artisanale, dont le travail d’assemblage est très pensé, malgré la simplicité apparente.

L’outil artisanal est très important pour vous ?

J’essaie de l’aff ûter au maximum, dans une perspective locale aussi. C’est très important pour moi qui suis né dans un atelier. Je dessine des choses qui nous amènent à nous casser la tête avec l’artisan en nous demandant comment nous allons faire. On cherche et on trouve. Il va parfois devoir se trouver un outil spécial ou changer son mode de fabrication. Au final, même si ça a été compliqué, on a tous appris quelque chose. Et ça, c’estgénial. Parce que ça permet à un artisan d’affiner son savoir-faire plutôt que d’aller vers le bas pour coller à une certaine gamme de prix… Le grand danger, c’est que cet artisanat, qui a déjà été délocalisé où la main-d’oeuvre est moins chère, disparaisse. Mon ambition est de pouvoir pousser l’artisanat local dans le très haut de gamme et le très pointu.

Quels sont les artisans avec lesquels vous travaillez ?

Ça va du marbrier au ferronnier, en passant par le chaisier, le menuisier, le charpentier, le marqueteur ou le peintre… J’adore la recherche et développement avec l’artisan. Il faut beaucoup d’humilité de notre part, aussi. Parce que l’artisan, qui est toute la journée dans son atelier ou sur les chantiers depuis des années, connaît son métier. Nous, on peut avoir des idées, des concepts, mais on doit pouvoir avoir un vrai échange avec l’artisan et discuter avec lui.

Qu’est-ce qui rend un intérieur agréable ?

C’est quelque chose de complètement impalpable. Sans savoir pourquoi, on va avoir envie d’y revenir. Ce ne sont pas les couleurs ou les objets… Ça, c’est quelque chose que j’essaie de comprendre et de poursuivre dans tous les projets que je fais. Trouver ce good feeling qui donne envie de s’asseoir, de boire un coup, de se dire qu’on est bien ici.

La lumière aussi, c’est important ?

Oui ! Là on est en train de travailler avec une cliente pour une de ses maisons qui a des petits couloirs techniques. Pourquoi en faire les couloirs du puni ? On peut ouvrir, vitrer, amener de la lumière par le haut. Tout ceci prend une autre dimension. Même si c’est un couloir qui mène à la buanderie, ça peut être une fête. L’idée, c’est de penser dans la maison la mise en scène, les perspectives. J’adore faire des fenêtres intermédiaires intérieures, qui permettent de voir la rue, le jardin, depuis un endroit de la maison. J’aime bien le point de fuite. Ce n’est pas pour autant que j’ai envie que tout soit axé absolument.

Les clients vous donnent complètement carte blanche ?

Il y a un vrai dialogue. Je n’ai pas envie qu’on me dise : Vas-y, amuse-toi. Il y a une première discussion pour comprendre qui est le client. Il y a le lieu en soi qui compte aussi énormément. Ensuite, je cherche un fil conducteur dans l’histoire du maître d’ouvrage. Est-ce qu’il est collectionneur ? Est-ce qu’il a vécu en Afrique et ramené des éléments de là-bas ? Est-ce qu’il y a des choses qu’on peut conserver ? Mais généralement je n’aime pas trop savoir. Je vais faire le tri après. Et de nouveau, créer des accidents avec ce qui va arriver. Il y a une part d’impro dans ce que je fais. Si on prémâche trop les choses à l’avance, il y a un petit côté trop pensé.

L’upcycling, qui consiste à récupérer ou détourner des objets, c’est une tendance aujourd’hui. Donc finalement, la mode vous rattrape ?

Oui, mais là ça ne me dérange pas. On veut changer les choses, lutter contre la société de consommation et changer les règles. Ce côté upcycling, je le fais depuis que j’ai 6 ans puisqu’on ne m’a pas donné d’autre option.

À Bruxelles, vous avez récemment aménagé l’hôtel Jam et le glacier Gaston qui ont ouvert cet été. Puis, cette expo au Grand-Hornu, c’est l’année Lionel Jadot !

Oui, ça s’est mis comme ça, c’est tout. C’est aussi lié à des rencontres.

L’exposition du Grand-Hornu reconstitue votre atelier. Vous y êtes présent la plupart du temps. L’idée est de faire des émules ?

Il y a des ateliers avec les enfants et un workshop prévu avec les étudiants de l’Académie d’Anvers. On va bien s’amuser. Et après, effectivement, quand je suis là, les gens viennent discuter avec

moi. C’est rigolo.

Mixed Grill, Lionel Jadot, jusqu’au 04/12, du mardi au dimanche de 10 h à 18 h, au Grand-Hornu, 82 rue Sainte-Louise, 7301 Hornu, www.cid-grand-hornu.be Entrée : 8 €. Mixed Grill, Lionel Jadot, éd. Lannoo, 256 p., 45 €.