L’école mise en échec, les jeunes misent sur le service civil

A l’heure où le pacte d’excellence prépare son « décollage », c’est bien à un véritable crash de l’école qu’on assiste dans l’esprit de la jeunesse belge francophone. Extrêmement critiques avec l’institution scolaire, les 18-34 ans dénoncent les inégalités générées et entretenues par le système : 63 % des répondants jugent en effet que l’école ne donne pas sa chance à tous. Dans la même optique, étudiants et jeunes adultes estiment que le système éducatif ne récompense « pas trop » voire « pas du tout » le mérite (66 %). Ils ne sont ainsi que 7 % à être convaincus du contraire.

Un système scolaire défaillant

De même, et de façon encore plus massive, un peu plus de huit jeunes sur dix jugent que le système éducatif ne prépare pas efficacement au marché du travail. Johan Tirtiaux, sociologue à l’Université de Namur, en charge de l’analyse des résultats de l’enquête « Génération Quoi ? » pour la partie francophone, se dit surpris par cette vision très tranchée, et lucide, du système scolaire : « Toutes les études montrent que la Fédération Wallonie-Bruxelles propose un enseignement très inégalitaire, le regard des jeunes est donc particulièrement pertinent. Tant dans leurs reproches à l’encontre des inégalités que de la mauvaise préparation au marché du travail, les 18-34 envoient là un message fort, à l’heure de la concrétisation du pacte d’excellence. Ils dénoncent un enseignement trop traditionnel, trop coupé du monde du travail. Entre une préoccupation importante et légitime pour la formation de futurs citoyens critiques, et une attention à l’avenir que l’on donne à la jeunesse, il faut trouver un équilibre. »

Le retour du service militaire sollicité par 4 jeunes sur dix

Si, comme on le sait, les jeunes (mais il n’y a pas qu’eux !) n’ont plus confiance en la politique (le chiffre vaut quand même le détour : seulement 1 % des personnes interrogées ont « tout à fait » confiance !), ni globalement dans les institutions, en ce compris l’institution scolaire, à qui accordent-ils encore du crédit ? Le podium peut surprendre tant il semble antinomique : les ONG occupent la première marche… tandis que l’armée et la police complètent le podium ! Un paradoxe que l’on retrouve dans d’autres résultats. Ainsi, si 80 % des jeunes sont favorables à la création d’un service civil obligatoire (humanitaire, hospitalier, écologique, social), 40 % de cette même jeunesse se dit favorable au retour d’un service… militaire obligatoire ! Comment expliquer ce grand écart et cet attrait de la jeunesse – longtemps associée aux mouvements pacifistes et « fuck the police » – pour la défense ? A-t-on en réalité affaire à la même jeunesse ?

Lorsqu’on jette un œil aux chiffres affinés, l’attrait pour le service civil regroupe toutes les catégories de jeunes, tandis que le service militaire, lui, séduit davantage les moins diplômés. Ainsi, l’enthousiasme pour le retour de ce service militaire obligatoire monte à 50 % pour les jeunes qui ont comme diplôme le plus élevé un diplôme du secondaire inférieur, tandis qu’il retombe à 30 % chez les jeunes qui ont fait des études supérieures. Johan Tirtiaux a aussi accompagné de nombreux jeunes dans leur orientation. Il avait déjà été surpris par le nombre d’étudiants qui évoquaient le service militaire. Ce qui les attire ? Les voyages, le fait d’aider les gens et le fantasme d’une vie trépidante. D’autres sont aussi des mordus de sport, parfois d’anciens adolescents peu à l’aise dans leur corps qui trouvent dans la pratique intensive du sport une nouvelle valorisation.

Les jeunes Belges sont les jeunes les plus « pressés » d’Europe

A noter que pour Johan Tirtiaux, le niveau de confiance dans les forces armées – police comme militaires – a plus que probablement été influencé par le contexte sécuritaire. L’enquête a en effet été lancée début avril, soit quelques semaines à peine après les attentats de Bruxelles…

Mais un élément rassemble les deux aspirations : l’envie d’une coupure dans le parcours. « Les jeunes belges sont les jeunes européens qui sont le plus dans l’urgence, explique le sociologue de l’université de Namur. Ainsi, 9 jeunes sur 10 entament des études dès la sortie du secondaire. Au Danemark, c’est un jeune sur trois seulement ! Les deux autres tiers voyagent, font des petits boulots, etc. En Belgique, de nombreux jeunes entament des études un peu contraints et forcés, notamment par leurs parents, alors qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’ils veulent faire. Et le temps pour soi vient parfois après : de jeunes diplômés partent en Australie, au Canada, faire du woofing par exemple (travailler bénévolement dans des fermes bio, tout en étant logé, nourri et blanchi), etc. Le service civil, comme le service militaire correspondent aussi à ce besoin de prendre un break, de sortir de la course, pour s’accorder un temps de réflexion. »

En Belgique, le service civil ou citoyen relève de l’anecdotique. Certaines associations, comme Solidarcité, le proposent mais sont totalement débordées par les demandes. La Plateforme Service Citoyen réclame un statut pour cet engagement depuis longtemps. D’autres jeunes optent pour le service volontaire européen. En France, le service civique a été créé par l’Etat en 2010 et a par exemple convaincu 120.000 jeunes en 2015. Le Président François Hollande, qui en fait une priorité pour la jeunesse, vise 350.000 jeunes d’ici 2018 et entend généraliser le dispositif pour 2020. D’autres pays, comme l’Allemagne, ont aussi développé un service citoyen soutenu par l’Etat.