À l’autre bout de la terre

Texte et photos :Stéphanie Grojean et Béatrice Demol.

Géographiquement, on ne peut pas faire beucoup, beaucoup plus loin. L’archipel, Territoire d’outre-mer attaché à la France, se situe à quelque 1 500 kilomètres à l’est de l’Australie, et 2 000 kilomètres au nord de la Nouvelle-Zélande. Poussez encore un peu plus loin vers l’est et vous tomberez sur l’archipel du Vanuatu, les îles Fidji ou la Polynésie. Et pour rejoindre l’aéroport de Nouméa, capitale de l’île principale Grande Terre, une petite trentaine d’heures de vol est nécessaire. Voilà pour situer. Mais quel voyage ! Le “caillou” calédonien est un territoire extrêmement varié où se côtoient montagnes rocheuses couvertes de jungle, lagons aux eaux bleu turquoise, grandes plaines de savane sèche, maquis de sable rouge, îles et îlots sauvages au large de récifs coralliens, et cocotiers à gogo sur plages de sable fin comme du sucre glace.

Mais c’est oublier le peuple qui y habite. Et la richesse d’une population aux mille visages, métissée par l’Histoire et l’arrogante conquête du monde. Premiers venus depuis l’Asie du Sud-Est il y a 3 500 ans, les Mélanésiens – Canaques – partagent aujourd’hui leurs terres avec des Européens venus de France, descendants des colons –  Caldoches  – débarqués au XIXe siècle, ou métros “expatriés” arrivés plus récemment, profitant de la vie aux antipodes contre forte rémunération. D’autres vagues migratoires ont amené des insulaires venus du Pacifique (Wallis, Kiribati, Vanuatu, Polynésie) ou d’Asie et d’Australie. On l’aura compris : la Nouvelle-Calédonie se dévoile progressivement, et chaque étape se savoure. Passé l’extase des splendeurs d’une nature sauvage, passé le cliché des plages paradisiaques et des plaisirs aquatiques, on tente de toucher à l’essence d’une culture calédonienne tiraillée entre la tradition, qui tend à faire revaloir ses droits, et la modernité qui peine à abandonner ceux qu’elle s’est octroyés.

Première approche

Nouméa vaut bien deux, trois jours de visite. Pour se mettre d’équerre, d’abord, avec les neuf ou dix heures de décalage horaire, selon la saison. Et puis parce qu’il y a une bonne vibe, dans cette espèce de gros village étendu sur plusieurs collines, aux ruelles sinueuses, et lové dans une presqu’île découpée en cinq baies. Au premier coup d’œil, les cocotiers – partout –, les bars sur pilotis, les familles en goguette sur la plage, les nombreux joggeurs à toute heure du jour, les marinas et ports de plaisance, le point de vue magnifique depuis le mont Vénus, l’apparente coolitude des Nouméens donnent envie de voir plus loin. Seule découpe quadrillée dans ce labyrinthe sinueux, la vieille ville qui, malgré son jeune âge (un siècle), est le centre commercial de la ville, et sa place des Cocotiers – encore –, lieu de rendez-vous incontournable. Mais le soir, c’est le long de la plage de l’anse Vata ou de la baie des Citrons que cela se passe : on profite des bars et des petits restos, les pieds dans l’eau. Un petit cocktail bien plaisant, mais dont on aura sans doute vite fait le tour.

Détour incontournable en revanche par le Centre culturel Tjibaou, du nom de Jean-Marie Tjibaou, figure politique canaque indépendantiste, mort assassiné en 1989 dans un climat de quasi-guerre civile contre les Caldoches. Situé en bordure de lagon, le musée consacré à la culture mélanésienne a été conçu en 1998 par le grand Renzo Piano, l’architecte du Centre Pompidou, en collaboration avec la veuve de Jean-Marie Tjibaou : dix immenses cases de bois et de verre alignées dans une allée bordée de pins colonnaires, à la manière d’un village traditionnel. La modernité et la prouesse technique en plus. Le lieu est idéal pour aborder et comprendre l’émouvante histoire calédonienne.

Roadtrip calédonien

Changement radical de décor et d’ambiance avec la route que l’on prend vers la province Sud, jusqu’au barrage de Yaté, pour découvrir le magnifique parc de la Rivière Bleue. La ville derrière, le mont Doré laissé sur la droite, on entre dans la partie du pays délaissée par les Canaques tant la végétation semblait pauvre et la terre ingrate. On pense à faire le plein d’essence et de vivres parce qu’il n’y a rien, mais vraiment rien alentour, mis à part le maquis minier gorgé de nickel, donnant au sol une impressionnante couleur ocre et au pays une ressource économique devenue exsangue ‒ le marché du nickel fut florissant, mais plus maintenant, malgré les tentatives encore actuelles de l’État de protéger le secteur, au grand dam des écologistes. Les botanistes y ont pourtant découvert une incroyable diversité : des plantes vestiges et des espèces animales qui n’existent que là : le fameux cagou (sorte de poule bleue) et le rarissime méliphage noir (oiseau), mais aussi des kaoris géants (arbres) et autres chênes-gommes. Le site du parc national est spectaculaire malgré son hostilité ; très protégé, ne s’y aventure pas qui veut. On laisse son nom à l’entrée, on ne sort pas des sentiers battus, ni ne s’imagine même y passer la nuit en bivouac. On pense en revanche à prendre son pique-nique et son maillot pour profiter des rivières et lacs du parc, que l’on ait choisi l’option navette, VTT ou marche à pied. Beaucoup de Calédoniens y viennent pour la journée.

On peut y passer une seconde dans la région si on prolonge l’excursion par une boucle passant par la pointe sud, via Prony, village-vestige du bagne. C’est de là aussi, de juin à septembre, qu’on peut observer les baleines. Sur la route cabossée longeant la côte, on découvre, en passant par les rares villages canaques du bord de mer, qu’ici on salue toutes les voitures que l’on croise et que l’hôtel qu’on nous indique juste un peu plus loin sur la route est en fait à une heure de là (sur l’unique route, oui). Et on cromprend vite que, pendant ce roadtrip calédonien, ce ne sont pas les pancartes, les feux ou les carrefours qui indiqueront la voie à suivre, mais bien le nombre de dos d’âne à passer ou de tribus à laisser de côté pour arriver à destination. Ou le plaisir de se perdre au milieu de nulle part !

Bagne, coutume et langouste

Retour en voiture vers Nouméa et l’aéroport local de Magenta qui dessert les petites îles de l’archipel. Direction l’île des Pins, anciennement Kunié. Déjà, parmi les quelques touristes et Canaques chargés d’emplettes ramenées de Nouméa, le petit vol pour arriver à Kuto est magique : on admire, vues du ciel, les eaux splendides, la découpe des îlots et récifs, la densité de la végétation dont les très nombreux pins colonnaires, hauts et fiers, qui ont inspiré le nom de l’île au Capitaine Cook, premier Européen à débarquer en 1774. Les Blancs y installent le bagne, ouvrant la voie à la vocation pénitentiaire de l’île jusqu’en 1909, lorsque le bagne fut supprimé, les terres rendues aux tribus locales et la quasi-entièreté de l’île constituée en réserve autochtone. Aujourd’hui encore, pour se déplacer où l’on veut et profiter de ces splendeurs de l’île, on n’oublie pas de prévenir les chefs de tribus de notre présence et de “faire la coutume” en offrant un tissu, un billet, un paquet de cigarettes, un présent (et non une taxe) en échange du droit de passage.

L’île vaut certainement qu’on y passe deux ou trois nuits. Et s’il s’agit d’un des sites balnéaires les plus prisés de Nouvelle-Calédonie, on n’y trouve pas grand-chose comme infrastructure d’accueil : c’est soit, plus roots, l’accueil en tribus (logement chez l’habitant ou sous tente, avec repas) ou les quelques hôtels/restaurants de grande qualité. En dehors de cela, pas de snack ni de restaurant ou de logement de type intermédiaire.

Dans l’anse de Kanuméra près de Vao (le seul village de l’île), chez l’habitant ou à l’impeccable hôtel Ouré Terra, on commence par quelques heures de farniente dans cette baie magnifique bordée d’une cocoteraie. Puis on y baptise son masque et ses palmes pour observer les poissons et les coraux. Avant-goût prometteur des autres joyaux de l’île : on peut emprunter la route qui fait le tour du plateau pour visiter les sites intérieurs, les vestiges du bagne et les grottes mais, surtout, on réserve la balade en pirogue à balancier sur la baie d’Upi, suivie d’une balade en forêt pour arriver sur le site de la piscine naturelle de la baie d’Oro.

Une journée époustouflante, en pleine nature, ponctuée par la tranquillité de la pirogue glissant sur une eau transparente laissant voir poissons argentés, raies et tortues (banc de dauphins en option), par les plages de sable sur fond de pins colonnaires (encore), de cocotiers (toujours) et de brousse d’un vert profond. On s’en met plein les mirettes avant de satisfaire ses papilles, le soir, chez Loulou et Hélène, un couple qui tient un terrain de camping dans une cocoteraie et une table d’hôte où il fait bon vivre, là, sous le faré (sorte de préau), à déguster un bougnat (plat traditionnel fait de poisson, poulet ou crevettes cuits à même le feu, dans des feuilles de bananier, NDLR) ou une une langouste pêchée par Jean-Louis le matin, à écouter Hélène raconter fièrement qu’elle a un jour pêché sous son nez une langouste de plus de 5 kilos. Et profiter de la nuit noire, d’un ciel pur au milliard d’étoiles scintillantes, léché par une voie lactée rarement aussi visible.

Douceur de vivre

Si, par le voyage, vous recherchez l’authenticité et la rencontre, prévoyez deux ou trois nuits sur l’île de Lifou, la plus grande des îles Loyauté : depuis l’île des Pins, un saut de puce vers Nouméa et un autre vers Wanaham, micro-aéroport de l’île que ses habitants continuent d’appeler “Drehu”. Immersion assurée dans une vie au ralenti, rythmée par la vie de la tribu, le travail, l’entretien du jardin, la pêche et les fêtes de village. Au nord de l’île, ce jour-là, se tenait la Fête de la Patate dans la tribus de Nathalo : deux jours durant, sous des paillottes éphémères en feuilles de cocotier (tiens !), chaque famille expose et vend les fruits et légumes qu’elle cultive fièrement. La terre est un bien précieux et sa culture tout un art ; la tribu de Nathalo s’est spécialisée dans celle de la patate (douce et de toutes les couleurs), comme d’autres brandissent igname, kiwi ou potiron. Les vieux papotent à l’ombre, les enfants courent partout, les ados paressent en bande sirotant une coco verte à la paille, les femmes s’activent dans leurs robes colorées et sur la scène aménagée, des groupes locaux chantent en chœur les airs traditionnels. On attend impatiemment le soir, pour danser sur la musique d’un célèbre groupe venu du Vanuatu pour l’occasion. On mange, on rit, on se donne des nouvelles.

Pour poursuivre, vers l’ouest, on prend la route (cinq dos d’ânes et trois tribus plus loin) jusqu’au village de Xepenehe pour monter jusqu’au point de vue de la chapelle de Notre-Dame de Lourdes, rappelant qu’ici aussi les missionnaires ont fait leur office. Même s’ils conservent leur spiritualité et leurs coutumes, les Canaques sont très croyants, qu’ils soient catholiques, protestants ou évangélistes... ou témoins de Jéhovah. De la chapelle, le panorama est magnifique, mis à part, sans doute, le gros paquebot venu accoster au loin pour déverser sa horde de touristes quasi quotidienne. Et pour finir la journée en beauté, cap tout au nord de l’île, vers la baie de Jokin, pour admirer le coucher du soleil depuis la petite crique éponyme, après avoir piqué une tête dans ses eaux profondes avec les enfants du village. Douceur de vivre, c’est bien cela.

On ne manque pas non plus une balade en voiture vers le sud, en longeant la côte est vers Xodre. Le vieux sage Noël Pia peut vous emmener visiter les Joyaux de Luenghoni, une grotte sous-marine que la tribu prend soin de garder secrète. L’excursion vaut vraiment le détour, pour le contact avec le guide, et pour le spectacle de la grotte que l’on visite avec masque, tuba et torche étanche : des mètres et des mètres de galeries profondes dans une eau fraîche et dans le noir, que seul Nicolas Hulot aurait pris le temps d’explorer de fond en comble. Voilà pour la légende, en tout cas. Et pour se remettre de ces émotions fortes, on profite de la plage déserte de Luenghoni à laquelle on accède par le jardin de Noël Pia, après avoir “fait la coutume”, bien évidemment. Sans doute la plus belle plage de l’île.

Le far west calédonien

Retour sur la Grande Terre, vers Bourail, à l’ouest de l’île, pour découvrir un autre visage de la Nouvelle-Calédonie : celui de la brousse et des fermiers caldoches. On quitte les plages, on garde les cocotiers, pour explorer le côté montagneux de l’archipel. La Grande Terre est traversée de tout son long par une chaîne de montagnes qui offre, sur son versant ouest, de vastes plaines de savane sèche propice à l’élevage de chevaux et de bovins. C’est le pays des 4x4, des cow-boys, des immenses propriétés familiales où l’on vit en quasi-autonomie, chassant le cerf (prononcez cerF), le cochon sauvage ou la roussette (grande chauve-souris), et élevant son bétail. On sent l’influence directe de l’Australie toute proche, d’où viennent d’ailleurs de nombreux Caldoches. Pour approcher cet aspect-là de la culture calédonienne, prenez le temps de passer une journée dans le domaine de Marc et Cindy, à la ferme de Néméara. Elle est ancienne Miss Calédonie, ancienne policière, lui est éleveur aux racines australiennes et vanuataises. Tous deux ont décidé de se réinvestir dans une vie rurale, plus simple et plus riche. On fait connaissance avec leur clan autour d’un bon barbecue typiquement broussard, à l’ombre d’un immense arbre sous lequel la vie s’écoule paisiblement. L’après-midi avance, ponctuée par le nourrissage des animaux et, debout à l’arrière du petit pick-up piloté par Marc, on se la joue cow-girl pour de vrai, le temps de visiter les cent vingt hectares de l’exploitation, la cabane perchée dans le banian géant, et le temps de se demander quelle facette la Nouvelle-Calédonie nous cache encore.