Cougnous, cougnoles et autres bonhommes

Parmi les plus sympathiques traditions associées à la période de Noël figure la consommation d’une pâtisserie en pain brioché, parfois agrémentée de raisins, de sucre perlé ou même de pépites de chocolat. Mais alors que cette période de l’année devrait être une trêve entre les hommes de bonne volonté, il nous revient que ladite tradition est à l’origine d’une querelle fratricide.

D’âpres affrontements sont en effet signalés chaque année entre les partisans des cougnous et ceux des cougnoles. Même l’arbitrage d’un troisième larron, le clan principautaire des bonhommes (à prononcer <bonome>, d’où la graphie choisie) ne réussit pas à calmer les esprits. Cette chronique va donc tenter de ramener la sérénité par des commentaires marqués au coin du bon sens…

Postscriptum 1

Depuis quelques semaines, les devantures des boulangeries et pâtisseries attirent le regard des chalands en proposant d’appétissantes viennoiseries en pain brioché, mordorées (l’étymologie de ce mot vaut le détour !) et déclinées en plusieurs versions : le produit de base est souvent agrémenté de raisins, de sucre perlé ou même de pépites de chocolat.

Selon les endroits, la dénomination de cette tentation pâtissière varie. Dans la majeure partie de la Wallonie – ainsi qu’à Bruxelles, elle aussi conquise par cette gourmandise – domine l’appellation cougnou . Mais une variante proche, cougnole , conteste cette suprématie dans le Hainaut. Et la principauté de Liège revendique son originalité en faisant coexister cougnou avec un type lexical différent : bonhomme.

Cette joyeuse cacophonie linguistique se retrouve dans les langues régionales de la Wallonie, où les dénominations sont bien plus variées encore. Lorsqu’on observe les données reprises dans l’ Atlas linguistique de la Wallonie (tome 3, carte 70), d’autres formes apparaissent : cugnon, cugnan en Gaume ; cugnole, cognole , dans le Hainaut, ainsi qu’un type « coquille » dans l’extrême-ouest de la Wallonie.

Les enquêtes qui ont permis la réalisation de l’ Atlas linguistique de la Wallonie ont été entamées dans l’entre-deux-guerres. La plupart des dénominations de la pâtisserie traditionnelle de Noël ont survécu, comme l’ont confirmé les données récoltées en mars 2015 grâce au quiz organisé par Le Soir sur le français de Belgique.

Postscriptum 2

Les formes cougnou et cougnole , à l’instar de leurs variantes dans les langues régionales, appartiennent à la famille du wallon/picard cougn « coin ». Cette étymologie est bien décrite par Maurice Arnould, dans une contribution à Traditions wallonnes (6/1989). Initialement, la pâtisserie avait la forme d’un losange, c’est-à-dire d’un double coin ( cougn ). Mais un lien a été établi, depuis le 17e siècle au moins, entre ce gâteau et le culte de l’enfant Jésus de la crèche. D’où la forme ovale connue aujourd’hui, censée évoquer un bébé emmailloté.

Quant à l’appellation liégeoise bonhomme , elle prolonge le wallon bonome, bouname , qui désignait autrefois des représentations de saint Nicolas en pâte à gâteau ou en pain d’épices, offertes le 6 décembre. Cette forme est prononcée <bonome> au pluriel, et non <bonzome>, ce qui correspond à une prononciation populaire du mot ( Bon usage , 16e édition, 2016, § 533 R1). C’est également celle que l’on retrouve en français dans l’adjectif pluriel bonhommes , distinct graphiquement et phonétiquement du nom pluriel bonshommes .

Que le coin de la bonhommie marque la fête de Noël, dans une réconciliation fraternelle des partisans du cougnou et des adeptes des cougnoles