Dalida: la mort aux trousses

Ce lundi-là, au “Bar romain ”de la rue Caumartin, à Paris, deux copains ne parviennent pas à se décider sur l’endroit où ils vont passer la soirée. L’un, le producteur Eddie Barclay, veut aller au Club Saint-Germain, un rendez-vous couru par les amateurs de jazz. L’autre, Lucien Morisse, directeur des programmes d’Europe nº1, préférerait découvrir les jeunes talents que Bruno Coquatrix fait défiler sur la scène de son music-hall, l’Olympia. Chacun demeurant sur sa position, Barclay et Morisse décident de jouer l’affaire… au 421! Résultat: le duo se retrouve à l’Olympia. Il y découvre une jeune femme à la voix chaude et aux cheveux noirs. Elle s’appelle Yolande Gigliotti, est née au Caire de parents calabrais et… est belle à couper le souffle! Les deux hommes, sensibles au talent autant qu’au charme féminin, félicitent l’inconnue de sa prestation. Chacun lui laisse sa carte en employant à peu près les mêmes mots: « Venez me voir à mon bureau! » La demoiselle ne se fera pas prier. Elle prendra rendez-vous avec l’un et avec l’autre. Eddie Barclay lui fera signer un contrat dans sa maison de disques; Lucien Morisse lui ouvrira son cœur… et son lit.

Celle que le grand public ne connaîtra que sous le pseudonyme de Dalida est arrivée à Paris le 24 décembre 1954. Il neigeait quand l’avion a atterri sur la piste d’Orly. Dans sa valise, outre ses vêtements, la jeune femme avait rangé ses maigres économies. Pour elle, Paris était synonyme de lumière, de gloire, de fortune. Elle se rêvait actrice de cinéma; elle sera l’une des plus grandes chanteuses populaires de la seconde moitié du siècle. Au printemps de 1961, cela fait cinq ans que Dalida est la maîtresse de Lucien Morisse. La maîtresse seulement car l’influent patron des programmes d’Europe nº1, radio alors en pleine ascension, est marié. Au début de cette année-là, le bruit d’une union officialisée devant M. le Maire court avec insistance. Mais Morisse dément. Pourtant, quelques semaines plus tard, il divorce. Et, le 8 avril, épouse Dalida. Les témoins sont Eddie Barclay – évidemment – et Jean Frydman, administrateur d’Europe nº1. Pour l’occasion, Raymond Lefèbvre et son orchestre assurent l’ambiance musicale. Ce mariage n’aura en fait servi à rien, sinon à mettre davantage en exergue l’explosion du couple! Il faut dire que, à peine quelques semaines plus tard, l’interprète de “Bambino ”flirte au Festival de Cannes avec le peintre Jean Sobieski. L’artiste, plutôt mondain et amusant, rend encore Lucien Morisse plus sinistre aux yeux de la bellissima. L’idylle se prolonge au-delà de la Croisette et Dalida quitte son mari avec qui elle tentera de demeurer en bons termes.

Son fiancé se tire une balle dans la tempe…

En janvier 1967, la star séjourne en Italie, à San Remo, où son fiancé, le chanteur Luigi Tenco, participe au Festival de la Chanson. Celui-ci a tout misé sur cette compétition qu’il se voit emporter. Sans ce trophée, le garçon s’est mis dans la tête que sa carrière sera brisée. Le raisonnement ne tient pas. Mais Luigi Tenco échoue avant la finale et plonge immédiatement dans le désespoir le plus noir. Il s’enferme à l’hôtel et se tire une balle dans la tempe… Sous le choc, Dalida revient en France, totalement déstabilisée. Et, un mois plus tard après le drame, le 26 février, elle prend une chambre au Prince-de-Galles. C’est là qu’elle a décidé d’en finir. Ne parvenant pas à surmonter le décès dramatique de l’homme qu’elle continue à aimer, Dalida avale un tube de somnifères. Il faut de longues heures avant qu’une femme de chambre n’obtenant aucune réponse en frappant à la porte n’intervienne et n’appelle les secours. La chanteuse est transportée à l’hôpital Fernand-Widal dans un état très préoccupant. Elle ne sort du coma que cinq jours plus tard.

On raconte alors que, un peu plus tôt dans ce mois de février, Dalida a déjà voulu se suicider. Elle portait un revolver dans une poche et était prête à passer à l’acte quand, in extremis, elle s’est ravisée. Mais ses crises d’angoisse et de sanglots à répétition inquiétaient forcément ses proches. Fin mars 1967, elle accepte de parler dans un magazine et affirme: « J’ai décidé de vivre et je remercie Dieu ». Le 11 septembre 1970, Dalida est à nouveau rattrapée par le drame. Lucien Morisse, avec qui elle n’avait jamais rompu les ponts, se tire une balle dans la tête. Dalida ne peut forcément pas éviter d’effectuer un rapprochement entre le décès de Luigi et celui de Lucien. La mort, sous une forme particulièrement violente, aurait-elle décidé de ne lui laisser que de courts répits? Le 20 septembre 1971, brusquement, sa maman, âgée de 67 ans, disparaît des suites d’une embolie. L’année suivante, la vie semble sourire à nouveau à Dalida. Elle rencontre Richard Chanfray, séducteur né et, par ailleurs, personnage pour le moins insolite. À l’ORTF, dans une émission, “Le troisième œil”, consacrée à l’alchimie, il a affirmé: « J’ai 17.000 ans, je suis né entre ciel et terre, d’un Martien et d’une soucoupe volante. Je suis immortel et mon ami Louis XV aussi ». À noter que pas un éclat de rire n’a retenti sur le plateau! Au contraire. On a continué, presque religieusement, à écouter cet olibrius affirmant : « Je m’appelle le comte de Saint-Germain. Je suis en fait la réincarnation d’un alchimiste du XVIIIe siècle ».

Faux comte, vrai manipulateur

Puis, poursuivant un numéro plutôt au point, il a prétendu avoir changé un fusible de plomb en or pur dix-huit carats! Ce faux comte est un vrai manipulateur car les joailliers présents à ses côtés n’y ont vu que du feu. Leur curieux interlocuteur venait de se payer leur tête et celle de 20 millions de téléspectateurs. En un soir, Richard Chanfray, né à Lyon le 4 avril 1940, devient une vedette que l’on s’arrache. Pascal Sevran, alors jeune journaliste inconnu, lui consacre une biographie (“Le comte de Saint-Germain aujourd’hui ”– Nouvel Office d’Édition – 1973) qu’il prendra soin, par la suite, de retirer de sa bibliographie. « C’était un bouquin bidon », admettra-t-il bien plus tard alors que nous lui en reparlions. Au début de ces mêmes années 70, Sevran connaît déjà Dalida pour qui il s’apprête d’ailleurs à écrire les paroles de l’inoubliable “Il venait d’avoir dix-huit ans”. Nous sommes loin des 17.000 du comte de Saint-Germain! Celui-ci répond un soir à une invitation de Dalida qui se sent attirée par cet homme étrange. Le charme opère; elle tombe amoureuse. Le couple ne se cache pas et devient à la mode. Les tourtereaux vont même jusqu’à enregistrer un duo: “Et de l’amour… de l’amour”. Les incidents graves reviennent pourtant perturber la toujours fragile Dalida. Le 12 mai 1974, la reine du hit-parade participe à “Domino”, émission de Guy Lux. Dans sa loge, elle se sèche les cheveux et, subitement, le casque dont elle se sert prend feu et, en même temps, le châle qu’elle porte. Dalida veut prendre la fuite. Mais, bizarrement, la porte a été fermée de l’extérieur. Pas une minute à perdre: Richard Chanfray enfonce cette porte et sauve de justesse la femme qu’il aime. En février 1977, à l’issue d’un récital donné au Québec, un déséquilibré frappe Orlando, frère de Dalida, avant de tenter d’enlever la chanteuse, son idole! C’est elle qui, à force de coups de pieds, parvient à se dégager. L’agresseur, un jeune homme de 22 ans, voulait emmener Dalida chez lui. La raison? « Elle est la seule femme au monde à pouvoir me comprendre », avoue-t-il…

L’année suivante, à son insu, Dalida défraye la chronique plus gravement. Une nuit, Richard Chanfray, réveillé par du bruit dans la maison, se lève, s’arme, aperçoit un homme et, croyant à la présence d’un cambrioleur, tire à vue. En fait, il s’agit de l’amant d’une employée de maison venant rejoindre sa dulcinée… La victime, qui a reçu une balle dans le ventre, survivra, mais avec une incapacité partielle. L’affaire tourne mal pour Chanfray envoyé en prison où il purgera un mois de peine préventive. C’est Dalida qui le sort de son cachot en versant la caution nécessaire. Le couple battait déjà de l’aile; ce fait divers largement étalé dans la presse l’achève. Dès lors, pendant près de cinq ans, Chanfray s’enfonce dans des situations sans lendemain et des problèmes financiers sans solution. Il est bien loin le temps où le play-boy fumiste faisait illusion. Le 20 juillet 1983, lui aussi se donne la mort. Avec sa dernière compagne, il a avalé des barbituriques en respirant les gaz d’échappement de sa voiture. C’est à bord du véhicule, non loin de Saint-Tropez, que l’on retrouve les corps. Il y a comme une course contre la mort qui s’est engagée il y a longtemps déjà dans l’existence de Dalida. Celle-ci donne pourtant l’impression à sa famille et à ses amis de se porter mieux. On l’a vue resplendissante dans son rôle de star du disco, rivalisant avec des femmes bien plus jeunes. On l’aurait jurée épanouie au côté de François Mitterrand et de ses supporters en mai 1981 lorsque la gauche fut portée à l’Elysée. En fait, en ce qui concerne ce dernier épisode, Dalida reconnaîtra que cet engagement amical (ou amoureux a-t-on dit aussi) en faveur de François Mitterrand lui a valu quelques joies et beaucoup de déplaisirs, le militantisme politique, ou ce qui s’en approche, n’étant pas nécessairement bien perçu dans le show-biz et encore moins au sein du public. Dalida a beau se réfugier dans des bouquins de psychanalyse ou de spiritualité, elle demeure une femme aux brisures irréparables. Le 2 mai 1987, seule chez elle, rue d’Orchampt, elle se prépare pour aller se coucher. Ce sera la dernière fois. Dalida se sert un whisky qui va lui servir à avaler plusieurs tubes de somnifères. On chuchotera plus tard qu’elle n’a pas résisté à une ultime déception sentimentale. La peine de trop, peut-être. Avant de s’en aller vers un monde qu’elle espérait plus serein, elle a écrit ces mots: « La vie m’est insupportable, pardonnez-moi ». Dalida avait 54 ans.

Une bible pour les fans

Notre collaborateur Jacques Pessis sort un “livre objet ”qui, n’en doutons pas, va devenir la bible des fans. “Dalida, une vie pour l’amour” offre en effet, non seulement un récit très détaillé du destin de la star, mais également 35 documents en facsimilé et 190 photos choisis dans les archives d’Orlando. Remarquable. Aux éditions Tohubohu, 49,90 euros.