Les Belges s’arment de plus en plus

C’est dans la province de Liège que le phénomène actuel est le plus clairement mesuré. De 2010 à 2015, le nombre de nouvelles demandes d’autorisation de détention d’armes par des particuliers a plus que doublé ! « Le constat est net. Nous avons reçu plus du double de nouvelles demandes en cinq ans », commente le commissaire divisionnaire Thierry Brasseur, officier de liaison auprès du gouverneur de la province de Liège (ce sont les provinces qui gèrent ces questions d’armes). Dans le détail, à Liège, c’est 117% de demandes en plus, passant de 607 en 2010 à 1.318 en 2015. Et pour 2016, ça continue de plus belle! «Au 15 décembre 2016, nous étions déjà à 1.436 nouvelles demandes», nous précise le commissaire. Au final, une fois les demandes acceptées ou non après enquête, le nombre d’armes à feu détenues légalement dans la province de Liège grimpe petit à petit (environ 82.000 pour l’instant, soit +4% en 10 ans). Et le phénomène n’est pas limité à Liège: à l’échelle du pays (lire aussi plus loin), la hausse du nombre d’armes est de 10% lors de la dernière décennie!

« Contexte sécuritaire »

Pourquoi un tel phénomène, ce désir des citoyens à s’armer davantage? Certains y voient un boom du tir sportif et récréatif (lire l’encadré), mais une explication sans doute moins rassurante a été donnée par le Service des Armes de la province de Liège lors d’un récent colloque: «À moins d’un engouement extraordinaire pour le tir sportif et la chasse, l’explication peut résider au niveau du contexte sécuritaire actuel, générateur d’un sentiment d’insécurité au sein de la population». Bref, le sentiment d’insécurité, provoqué notamment par les nombreux cambriolages (180 faits par jour en 2015 en Belgique), pousserait davantage de personnes à chercher à détenir une arme chez eux. Avec le renforcement des lois contre les armes, l’affiliation à un club de tir sportif est devenue la voie légale la moins compliquée pour détenir un revolver! À Liège, 80 à 90% des motifs des nouvelles demandes concernent effectivement le tir sportif.

Et ailleurs ?

La tendance à la hausse n’est pas limitée à Liège. D’autres provinces sont confrontées à la même problématique. Il faut s’armer de patience pour obtenir des chiffres précis auprès des provinces, mais voici le résultat de nos coups de sonde côté francophone. Pour le Brabant wallon, durant l’année 2016, et sans compter le mois de décembre, le Service des Armes a reçu 437 nouvelles demandes, selon l’officier de liaison Gérard Piron. On approchera en 2016 une hausse de 20% par rapport à l’année 2015. «Par rapport à 2013, l’augmentation est moindre, de l’ordre de 10%», complète Christophe Baes, commissaire d’arrondissement du Brabant wallon. À Bruxelles (là, on ne dit pas “province ” mais “arrondissement administratif ” de Bruxelles-Capitale), la hausse est présente également : les demandes d’autorisation de détention sont restées stables entre 2012 (506) et 2015 (505) mais grimpent nettement en 2016: 617 au 13 décembre dernier. Dans le Luxembourg, le nombre de nouvelles autorisations de détention pour des particuliers monte aussi, de 1.207 en 2011 à 1.536 en 2015. Dans la province de Namur, par contre, les chiffres sont plutôt en baisse: 1.700 nouvelles demandes en 2013, pour 1.555 en 2015. Et 2016 ne montre pas de pic notable à Namur. Dans le Hainaut? On attend toujours une réponse de la province…

Les chiffres nationaux

À l’échelle de tout le pays, le nombre d’armes enregistrées est en hausse. Selon les derniers chiffres du Registre central des armes (RCA), géré par la police fédérale, quelque 773.195 armes à feu sont détenues légalement en Belgique. C’est environ 10% de plus qu’il y a 10 ans. Si l’on ne tient compte que des armes des particuliers (et pas celles de la police également répertoriées dans le RCA), la hausse est de 7%.

Filtres de sécurité

Important à savoir: une autorisation de détention d’arme n’est délivrée qu’après une enquête de moralité et la réussite d’une épreuve théorique et pratique. «Les filtres de sécurité sont importants», rassure le commissaire Brasseur. «Et une autorisation de détention, ce n’est pas non plus une autorisation de port d’arme. Interdit de vous balader en rue avec votre pistolet! Vous pouvez juste le transporter dans un coffre entre chez vous le club de tir. Et chez vous, l’arme doit aussi être rangée dans un coffre.» Faut-il tout de même s’inquiéter de la situation? Lors du colloque à Liège évoqué plus haut, les participants ont pu déterminer que la hausse des armes détenues légalement n’avait pas eu d’impact sur la criminalité, restée stable sur la même période. On laissera sur cette question la conclusion à Christophe Baes, le commissaire d’arrondissement du Brabant wallon: «Le problème, ce ne sont pas les gens qui ont des armes déclarées et qui ont légalement le droit de les détenir. Le vrai problème, ce sont les autres!»

Un lien avec les attentats ?

La tendance à l’armement n’est pas propre à la Belgique. Selon une enquête du magazine “L’Obs ”, les clubs de tir français ont accueilli 50.000 licenciés supplémentaires depuis 2011, soit une augmentation de près de 40% ! Et cela s’est renforcé dès les attentats. «Avant le début de l’année 2015, ce n’était qu’une vague tendance. Depuis les attentats de “Charlie Hebdo ”, du Bataclan et de Nice, c’est devenu un mouvement qui s’amplifie. Dans le climat de psychose qui traverse le pays, où se mêlent réelles menaces terroristes, insécurités multiples et parfois fantasmes en tous genres, plusieurs indicateurs montrent qu’un nombre croissant de Français cherchent à s’armer», écrivait le magazine français en novembre dernier. En Belgique, cette analyse est loin de faire l’unanimité. Pour Christophe Baes, commissaire d’arrondissement du Brabant wallon, «aucun lien entre les attentats et la hausse des demandes de détention d’armes ne peut être clairement établi ici, en particulier parce que cette hausse existait déjà avant les attentats, depuis plusieurs années.» Son explication ? «Un engouement pour le tir sportif et récréatif, devenu un véritable hobby». Joël Robin, président de l’Union Royale des Sociétés de Tir de Belgique francophone, abonde dans le même sens: «L’utilisation d’armes pour se protéger, je n’y crois pas. Après, il y a de tout…», admet le président, lui-même tireur. Pour expliquer la hausse, il y voit une belle publicité pour sa discipline : «Le tir sportif connaît de bons résultats et le sport marche bien !». Mais les inscriptions à la fédération ne montent pourtant pas en flèche en 2016. De son côté, Daniel Cornet, armurier de la capitale, présent dans le métier depuis 22 ans, refuse d’imaginer un quelconque lien entre cette augmentation des demandes de détention d’armes et la conjoncture sécuritaire actuelle : «Un lien avec la sécurité et les récents événements ? Aucun! », tranche-t-il. Entre deux clients pressés de récupérer leur arme de poing ou leur fusil de chasse attendu depuis des mois, il dément, lui, un boom de son chiffre d’affaires : «Les résultats financiers de l’entreprise sont stationnaires en 2016. On ne connaît pas d’augmentation par rapport aux années précédentes. Dommage cela dit, ça aurait fait du bien au business !» Et l’armurier insiste sur les procédures qui attendent un amateur désireux d’acquérir le pistolet de ses rêves : «Pour se procurer une arme, il faut le vouloir. Le processus est vraiment long et très procédurier. Tout le monde ne peut pas finir avec une arme en sa possession.»