Bruxelles au temps des Romains

Une petite chaussure en cuir, une lame de barbier avec poinçon, des amphores de stockage, des marmites de cuisine, des assiettes, un cure-oreille en cuivre, un jeton de jeu en os d’animal, des cruches, des morceaux de tuiles dont l’une porte l’empreinte d’un pied d’enfant et l’autre d’une patte de chien, une fibule métallique pour fixer les pans d’un vêtement, une faux pour travailler aux champs, une clochette en fer que l’on attache au cou des vaches, des ossements d’animaux domestiques et sauvages, de cochons, chiens, poules, oies, vaches, cervidés, castors, aigles des mers: ce sont des milliers de pièces datant de l’époque romaine qui ont été découvertes l’été dernier sur un chantier de construction à Tour & Taxis à Bruxelles. Elles attestent de l’existence d’une villa romaine – un grand domaine agricole – qui, il y a 2.000 ans, s’étendait des hauteurs du Laekenveld jusqu’à la Senne alors que la première présence romaine connue, un camp militaire, était située à Asse, à une vingtaine de kilomètres.

« La découverte est d’importance par le nombre et la diversité des objets trouvés qui racontent la vie quotidienne des habitants de la villa romaine», insiste Sylvianne Modrie, archéologue à la Direction des Monuments et Sites. «Ceux-ci sont des déchets domestiques, des objets hors d’usage, des restes d’animaux et de matériaux de construction qui ont été jetés dans un méandre de la Senne que nous ne connaissions pas car il a été comblé au fil des siècles. On suppose que les habitants de la villa romaine ont voulu aménager les berges pour faire boire plus facilement leurs animaux. Ils ont ainsi déversé de nombreux déchets et placé des pieux pour renforcer les bords de la rivière. Et le fait que ces pièces soient restées dans un milieu dépourvu d’oxygène a permis qu’elles arrivent jusqu’à nous dans un excellent état de conservation.»

C’est suite à un coup de fil que la jeune femme débarque fin juillet 2015 à Tour & Taxis sur le chantier de construction d’un bâtiment de l’administration flamande. Un employé de l’Ibge, dont les bureaux jouxtent le site des travaux, a appelé car il pense avoir aperçu un os de dinosaure. Sylvianne Modrie se rend sur place pour constater qu’elle est face à tout autre chose: un déchet de pierre ayant la forme d’un os. Immédiatement, la procédure légale est lancée pour arrêter les travaux et lancer des fouilles archéologiques. À partir du 30 juillet, pendant 17 jours, de 6 heures du matin à 19 heures, les archéologues de la Direction des Monuments et Sites de Bruxelles rejoints par personnel de trois universités belges – une trentaine de personnes au total – sondent le sol et mettent à jour des milliers de pièces qui depuis près de 2000 ans, sont enfouies à six mètres de profondeur.

Dans l’urgence, la belle équipe réussit une remarquable découverte illustrant la vie quotidienne romaine sur les bords de Senne de la deuxième moitié du Ier siècle au milieu du IIIe siècle après J.-C. Les céramiques racontent la préparation, la consommation et la conservation des aliments mais également le commerce car certaines poteries proviennent de Bavay, Cologne, Trèves et même du sud de la Gaule. Les scories retrouvées, ces résidus de métaux produits au moment du traitement de l’acier, attestent qu’au sein même de la villa, il y avait une forge où les hommes produisaient les outils et clous utilisés pour la construction comme pour les chaussures. Pour percer le cuir de ces dernières et préparer le passage des lacets, les Romains utilisaient un poinçon en fer. La faux en fer dit le travail aux champs où étaient cultivés le froment, l’orge et l’épeautre, dont des restes sont également trouvés. Comme les noisettes, qui montrent que les habitants de la villa faisaient pousser des arbres fruitiers. Les ossements d’animaux prouvent encore que les occupants romains élevaient vaches, cochons et chèvres et chassaient des animaux sauvages. C’est ce quotidien lointain qui est révélé lors des fouilles de 2015 et qui est aujourd’hui exposé aux Halles Saint-Géry. Quelques objets emblématiques sont exposés dans des vitrines tandis que les silhouettes des Romains sont dessinées sur des panneaux pour évoquer différents aspects de cette vie d’autrefois. Une enfant porte une assiette, un barbier rase un homme, une mère lace la chaussure d’une fillette: la vie banale, paisible et romaine!

L’exposition est accessible gratuitement tous les jours jusqu’au 28 février 2017, au rez-de-chaussée des Halles Saint-Géry, place Saint-Géry à Bruxelles.