Thomas Jefferson, l’ami qu’on aurait tous aimé avoir

Ces dernières semaines, la campagne en vue de l’élection, ce 8 novembre 2016, du 45 e et prochain président des États-Unis a volé plus bas que terre à cause, sans doute, de l’épouvantable, vulgaire et tellement orange Donad Trump ! Prenons donc un peu de hauteur et d’air frais avant de nous plonger vertigineusement quelque 240 ans en arrière. Nous sommes au mois de juin 1776 dans un deux-pièces meublé de Philadelphie. Un homme seul, penché sur son écritoire en acajou marqueté de citronnier, est concentré sur son travail. Pendant trois semaines, de son écriture régulière, il rédige sans l’aide de notes, ni de ses si chers livres de droit et d’histoire, sans presque aucune rature non plus, un acte à la portée historique : à 33 ans, Thomas Jefferson vient d’écrire la Déclaration d’Indépendance des États-Unis. Il faut dire qu’il en tournait le texte dans sa tête depuis des années. Combien de fois n’en a-t-il pas d’ailleurs débattu avec ses amis intellectuels autour d’un pot à la taverne de Williamsburg, en Virginie ? Comme les autres descendants des colons américains, Jefferson en a assez du joug du Parlement de Londres, du rançonnement systématique des revenus des treize colonies américaines au seul profit de l’insulaire, si lointaine Albion, mais centre névralgique de l’Empire britannique. Au sein d’une commission dans laquelle on retrouve Benjamin Franklin et John Adams et mandatée pour défendre le droit des colonies, le jeune avocat à la plume alerte a été chargé de créer le texte libérateur. Jefferson, qui est aussi planteur dans le Sud et propriétaire d’esclaves, écrit donc ces mots, qu’aujourd’hui encore les petits écoliers américains doivent apprendre par cœur : « Tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés par leur Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. » (2e paragraphe de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis ratifiée le 4 juillet 1776). C’est le début de la carrière politique de Thomas Jefferson, l’un des Pères fondateurs de l’Amérique. Si Washington est le héros de la guerre d’Indépendance, Jefferson est le penseur du groupe. Propulsé à l’avant-plan, il devient d’abord gouverneur de Virginie, puis ministre plénipotentiaire à Paris, à la cour de Louis XVI (au moment des premiers soubresauts de la Révolution française, il fut d’ailleurs un symbole, un exemple pour certains de ses instigateurs). Puis Thomas Jefferson est nommé secrétaire d’État de George Washington, premier président américain, avant de devenir vice-président du second, John Adams, puis d’accéder, par deux fois, à la magistrature suprême et de devenir le 3 e président des jeunes États-Unis. Jefferson est aussi célèbre pour le rachat de la Louisiane à Napoléon. Un territoire de 2 millions de km 2, qui dépassait allègrement l’actuelle Louisiane, allant du Dakota au nord jusqu’au Pacifique et dont l’acquisition quadrupla la superficie des États-Unis!

Inventeur et amoureux passionné

Depuis lors, outre-Atlantique, l’homme a été élevé au rang de mythe. « Tous les ans paraissent environ 50 nouveaux livres sur Jefferson en anglais», nous explique le Belge André Querton, qui fut diplomate pendant un quart de siècle, dont sept ans aux États-Unis. Il vient de publier son propre opus sur le grand homme : “Thomas Jefferson, vie, liberté et bonheur ” (aux éditions Mardaga). Mais il ne s’agit pas d’une énième biographie. « C’est une œuvre littéraire. J’ai voulu rédiger un portrait “amoureux ”, un hommage à l’ami que j’aurais aimé avoir », nous explique André Querton. « J’ai découvert Jefferson par la visite de sa maison extraordinaire de Monticello, en Virginie. » Après la Maison-Blanche, Mount Vernon (la propriété de George Washington) et… Graceland (celle d’Elvis Presley), c’est en effet la demeure privée la plus célèbre des États-Unis. « Elle est extraordinaire. Jefferson l’a dessinée lui-même. Car s’il fut juriste, diplomate et puis homme d’État, Jefferson a su parfaitement conjuguer son métier avec ses passions. Il fut tout à la fois planteur, agronome, botaniste, musicien, philosophe, homme de sciences, architecte, géomètre et aussi inventeur. » Il inventa ou perfectionna d’ailleurs le polygraphe ou la machine à macaronis et imagina la stratigraphie, méthode de fouilles encore utilisée aujourd’hui en archéologie. Jefferson aimait encore le bon vin (qu’il avait découvert en France), la bonne chère (sa table, réputée, était toujours ouverte aux amis) et… l’amour. « Il fut surtout un grand amoureux des livres et un collectionneur passionné, dans tous les domaines, poursuit André Querton (qui possède lui-même 8.000 livres et 6.000 bandes dessinées !). Il voulait tout savoir sur tout. Étudier un sujet sous tous ses angles. Un ami lui posait une question, que ce soit sur l’histoire ou la botanique, et il lui livrait une réponse très complète, précise et rigoureuse, citant toutes les hypothèses, classifications existantes, après avoir effectué toutes les recherches possibles et imaginables sur la question. » Jefferson posséda des milliers de volumes pour lesquels il bâtit une fantastique bibliothèque. La maison de Monticello, en perpétuels travaux pendant trente ans, ne fut que l’écrin, merveilleux, de ce trésor livresque. Des milliers de volumes qu’il revendit pourtant à la jeune Nation pour reconstituer la bibliothèque du Congrès partie en fumée. Mais les livres lui manquaient tellement qu’il parvient tout de même à s’en racheter plus de 1.500 jusqu’à la fin de sa vie. Jefferson fut aussi un écrivain. À tout le moins à travers les quelques dizaines de milliers de lettres et correspondances qu’il écrivit au cours de sa vie et dont 18.000 sont conservées précieusement et dûment inventoriées. Jefferson fut aussi le fondateur de l’Université de Virginie et l’architecte de ses bâtiments, et si cet intellectuel de haut vol s’entretenait avec les plus vifs esprits, il aimait aussi converser avec tout un chacun des fumages ou du climat et lui répondait avec la même bienveillance. Amoureux, Thomas Jefferson le fut aussi des femmes. De la sienne, Martha, qui lui donna six enfants, dont quatre moururent en bas âge, avant de décéder à son tour à 34 ans à peine. De sa concubine ensuite, jeune esclave noire de 14 ans qui lui donnera cinq ou six enfants au cours d’une relation fidèle de 33 ans !

Il fit de son rêve celui de l’Amérique

Fidèle aux trois grands principes de sa vie, Thomas Jefferson vécut très vieux, très libre et très heureux dans son incroyable domaine virginien, entouré de ses livres adorés, de ses enfants et de ses petits-enfants tous aimés, qu’ils soient officiels ou non, de ses amis nombreux. Un clan soudé derrière son grand homme. Oui, le bonheur est définitivement originaire de la colline de Monticello! Et, comme l’auteur, on eût aimé le rencontrer et converser avec lui ! En toute humilité devant un esprit aussi brillant et éclairé. Découvrez-le à travers ce portrait amoureux très accessible, aussi passionnant qu’original. On notera que Thomas Jefferson est mort, à 83 ans, le 4 juillet 1826, jour pour jour un demi-siècle après la ratification de son enfant à jamais le plus célèbre la Déclaration d’Indépendance des États-Unis. Et vous parlez d’une coïncidence ?

“Thomas Jefferson, vie, liberté et bonheur ”, par André Querton, éd. Mardaga, 206 p., 22 euros.