C’était une bonne année, je crois?

Ma mère avait une utilisation particulière de l’agenda : elle y notait sommairement non pas ce qu’elle allait faire, mais ce qu’elle avait fait. Pour celui de sa dernière année à vivre, en 1988, elle avait indiqué sur la première page : « J’espère que 1988 sera meilleure que 1987 (pire, ce serait difficile) ». Eh bien, 1988 fut pire, du moins à l’échelle de la vie de ma mère.

Avec un attentat majeur moins de deux heures après l’ouverture de 2017, avec les commentaires répugnants et racistes que la mort d’un belgo-turc dans cet attentat a suscités sur les réseaux sociaux belges, on peut se dire que 2017 sera pire. Il y a pourtant eu, dans les heures précédant la fin de l’année, de nombreuses vidéos diffusées sur Facebook (la Bible contemporaine) prouvant que 2016 n’avait pas été uniquement désastreuse et qu’on enregistrait de réelles bonnes nouvelles : le recul de la faim dans le monde, le sauvetage d’espèces menacées (comme le grand panda et une baleine)… Nous avons tous regardé ces vidéos avec une pointe d’émotion, et il n’y a aucune raison de s’en moquer : tout ne va pas mal et des initiatives, individuelles ou collectives, sont là pour nous permettre d’espérer en « Demain », ce mot qui devient une sorte de talisman pour ceux qui veulent croire encore, envers et contre tout, dans l’humanité.

Dans une très belle chronique publiée en décembre dernier sur le site de Libération, le philosophe Frédéric Worms développait ce « sentiment d’irréalité » qui nous envahit depuis quelque temps face à l’actualité. Irréalités multiples d’un Donald Trump qui construit sa campagne électorale sur l’injure et des promesses irréalisables, voire sur une fraude géante organisée par la Russie, puis qui, avant même d’être installé dans ses fonctions, renie plusieurs de ses promesses clés, et qui, enfin (pour l’heure), nomme à des postes clés de la nouvelle administration américaine les pires responsables possibles, ou d’autres qui sont ouvertement en conflit d’intérêts. Irréalité de la guerre en Syrie et en particulier de la bataille d’Alep qui a donné lieu à un conflit médiatique entre la presse occidentale et les sites conspirationnistes et extrémistes, conflit dans lequel la presse « pro-Alep » n’a pas été à l’abri de désinformation et de manipulation. Irréalité de ces attentats qui continuent à s’attaquer à des civils en des moments de fête, de convivialité, tant il semble évident que, pour les terroristes, la cible n’est pas seulement les vies d’innocents, mais la vie tout court et si courte, la vie que l’on partage avec plaisir, une civilisation de tolérance où la joie et le plaisir sont des valeurs fondamentales, au même rang que la liberté.

Exercer nos responsabilités démocratiques

2017, quoi qu’il arrive, sera une année harassante. Sur tous les sujets – et je n’en ai pointé que quelques-uns –, il va falloir batailler pour vérifier les sources, recouper les informations, prendre le temps de questionner les certitudes qu’on nous balance en jet continu. Et ce travail, nous ne pouvons plus le déléguer ; chaque citoyen doit l’assumer personnellement. Il va falloir aussi exercer nos responsabilités démocratiques et citoyennes ; là aussi, la délégation ne fonctionne plus, ou du moins ne suffit-elle plus et elle doit s’accompagner d’une vigilance constante, qui exige que les mandataires rendent des comptes et se conduisent de manière irréprochable.

Il faudra aussi lutter contre ce sentiment d’irréalité. Rien de ce qui se passe n’est irréel, malheureusement. Dans la confrontation à un événement tragique, notre première réaction consiste à la nier : c’est « inimaginable », dit-on, ou « indicible », ou « intransmissible ». Comme j’ai essayé de l’analyser dans un essai, on ne dit rien de l’événement dont on parle en le qualifiant de la sorte, mais on dit quelque chose de nous : nous ne pouvons, pour des raisons parfois tout à fait légitimes, imaginer, dire ou transmettre cette expérience traumatique. Mais répéter inlassablement que ce fait n’est pas réel ne le fera pas disparaître.

Indispensable empathie

On peut tout imaginer. Un des derniers tabous reposant sur la littérature des camps de la mort portait sur ce qui s’est passé dans les chambres à gaz. On ne pouvait pas le raconter, disaient les défenseurs de ce tabou, parce que personne n’en est sorti vivant pour dire ce qu’il y avait vécu. Dans son roman L’oubli (éd. L’Arpenteur), Frederika Amalia Finkelstein débute en exprimant son désir de pouvoir oublier cette page de l’histoire et bute tout de suite sur cette image « inimaginable » : « Je continue d’espérer que les morts me laissent tranquille, mais il n’en est rien. La vision d’une salle de douches d’Auschwitz après la propagation du Zyklon B par les SS vient me déranger le soir quand je ne parviens pas à dormir. Elle se situe 3 à 10 minutes après le déversement du gaz au travers des fentes murales aménagées pour le massacre : je sens une odeur âcre, je vois des corps blancs et nus amassés les uns sur les autres. Il y a des enfants, des femmes, des vieillards ; ils forment des piles de chair humaine. Les plus haut perchés ont griffé le plafond de manière si intense qu’ils y ont laissé leurs ongles. Ils ont tous le crâne tondu, mais sur les nuques négligées par les rasoirs gisent encore quelques cheveux, rêches comme de la paille. La plupart de ces individus ont succombé les yeux ouverts, fixant un point dans le vide. Les toux, les gémissements, les suffocations ont cessé : il ne reste que le silence de la mort. » Si les morts ne nous laissent pas tranquilles, c’est parce que nous sommes capables, pour la majorité d’entre nous, d’empathie. C’est une faculté, nous l’apprennent aujourd’hui les neurosciences, inscrite dans notre cerveau et qui ne dépend donc pas d’un apprentissage ; nous la partageons avec les animaux et les nourrissons peuvent la manifester quelques instants après leur naissance. Grâce aux neurones miroirs, nous pouvons nous mettre à la place de l’autre. Ressentir ce qu’il ressent sans devoir nous mettre en danger. Autrement dit, ressentir les émotions d’une expérience sans s’exposer à ses conséquences physiques. Cette empathie se développe envers les êtres les plus fragiles, en particulier les enfants, ce qui explique le poids émotionnel considérable de certaines images, comme celle du petit Aylan échoué sur une plage.

Confiance et réalisme

2017, année de l’imagination ? Nous pouvons tout imaginer : le pire, bien sûr, mais aussi le meilleur. Si nous ne l’imaginons pas, il ne deviendra jamais réel. Imaginer, donc nous mettre à la place de l’autre ; des réfugiés qui ont tout perdu et tentent de sauver leur peau, mais aussi des plus fragiles, chez nous, que ces arrivées effraient parce qu’elles pourraient les fragiliser encore plus. Nous mettre à la place de nos enfants qui sont convaincus qu’une guerre est à nos portes. Les places à prendre, différentes des nôtres, sont innombrables ; cette démarche, c’est celle que rejettent les propositions politiques nationalistes et extrémistes de tous bords, de Daesh au Front National, dont on ne répétera jamais assez qu’ils sont des alliés objectifs.

Peut-on encore être optimiste ? La question n’est pas là ; il faut être malgré tout confiant dans l’humanité, et réaliste, car l’humanité est capable du pire et du meilleur. J’aime la proposition de Camus, pour qui il ne restait qu’un choix : être un optimiste qui pleure ou un pessimiste qui rit. Je suis un pessimiste qui rit et qui, toujours à l’invite de Camus, préfère « imaginer Sisyphe heureux ».