L’enfer, c’est les autres. Vraiment ?

« L’enfer, c’est les Autres » dit Garcin dans la pièce Huis clos de Sartre. Et non « L’enfer, ce sont les Autres », variante possible dans ce contexte. Comme peuvent coexister « c’est toujours les meilleurs qui s’en vont » et « ce sont toujours les meilleurs qui s’en vont ». Par contre, vous direz : « c’est vous les meilleurs » et non « ce sont vous les meilleurs ».

Dans ces énoncés, l’accord du verbe est régi tantôt par le sujet singulier ce , tantôt par l’attribut. Le plus souvent, les deux possibilités sont admises ; toutefois, dans le cas des pronoms personnels nous et vous , seul l’accord avec ce est toléré. Cette disparité, résultat de l’histoire de la construction c’est , entraîne parfois des questions existentielles. Mais dans ce cas, l’enfer, c’est nous !

Postscriptum 1

Soucieuse de varier ses sujets – l’ennui naquit un jour de l’uniformité –, cette chronique cède aujourd’hui aux sollicitations de certains lecteurs férus de grammaire. Elle commente la construction associant ce suivi du verbe être à un attribut au pluriel, laquelle pose un problème d’accord qui fait le bonheur – ou le cauchemar – des commentateurs. Selon les cas, le verbe s’accorde avec le sujet ou avec l’attribut. S’interroger sur la nature de l’attribut est sans doute l’approche la plus simple pour débrouiller cet écheveau.

Lorsque l’attribut est un nom ou un pronom autre qu’un pronom personnel, l’usage d’aujourd’hui accepte les deux types d’accord : le verbe peut donc s’accorder avec le sujet ce – obligatoirement au singulier – ou avec l’attribut, dont le nombre est variable. Peuvent donc s’employer « c’est les romans de la rentrée » et « ce sont les romans de la rentrée » ; « c’est les autres » et « ce sont les autres » ; « c’est les plus forts qui s’imposent » et « ce sont les plus forts qui s’imposent ». La même latitude prévaut pour les phrases négatives. On trouve « ce n’est pas les gagnants » et « ce ne sont pas les gagnants » ; « ce n’est pas les plus travailleurs qui réussissent » et « ce ne sont pas les plus travailleurs qui réussissent ». Dans les phrases interrogatives, les deux types d’accord sont également observés, mais celui régi par l’attribut pluriel est considéré comme marqué (peu harmonieux, pédant, etc.) : « sont-ce les gagnants ? », « sont-ce les plus travailleurs qui réussissent ? » sont nettement plus rares que « est-ce les gagnants ? », « est-ce les plus travailleurs qui réussissent ? ».

Lorsque l’attribut est un pronom personnel, il convient de distinguer les première et deuxième personnes de la troisième. Pour cette dernière, les deux types d’accord sont admis : « c’est elles nos préférées » et « ce sont elles nos préférées » ; « c’est eux qui ont fait le coup » et « ce sont eux qui ont fait le coup ». Par contre, avec les première et deuxième personnes, seul l’accord avec ce est de mise : « c’est nous » et non « *ce sont nous » ; « c’est vous qui le dites » et non « *ce sont vous qui le dites ». Ici encore, des règles similaires s’observent dans les phrases négatives ou interrogatives. Avec nous, vous : « ce n’est pas nous », « ce n’est pas vous » et non « *ce ne sont pas nous », « *ce ne sont pas vous » ; « est-ce nous ? », « est-ce vous ? » plutôt que « *sont-ce nous ? », « *sont-ce vous ? ». Avec eux, elles , on retrouve quelque latitude : si « ce n’est pas eux », « ce n’est pas elles », « est-ce eux ? », « est-ce elles ? » sont le plus souvent employés, il n’est pas rare de trouver des « ce ne sont pas eux », « ce ne sont pas elles », quelquefois même le tour marqué « sont-ce eux ? », « sont-ce elles ? ».

D’un point de vue strictement normatif, il suffira donc de distinguer le cas des pronoms personnels nous et vous , pour lesquels l’accord du verbe est régi par ce , de tous les autres où l’accord peut se faire avec le sujet ce ou avec l’attribut. Toutefois, d’autres éléments, de nature stylistique, peuvent intervenir. Ainsi, certains francophones, lorsque l’attribut (nom ou pronom autre que personnel) est au pluriel, préfèrent accorder le verbe au pluriel : « ce sont les derniers jours », plutôt que « c’est les derniers jours » ; « ce sont les meilleurs qui s’en vont », plutôt que « c’est les meilleurs qui s’en vont ». Pour ces locuteurs, c’est est jugé plus informel, moins distingué que ce sont . Ce n’est donc pas un hasard si Garcin, peu soucieux de châtier son langage, choisit de dire « L’enfer, c’est les Autres », plutôt que « L’enfer, ce sont les Autres ».

Postscriptum 2

Les deux logiques d’accord du verbe observées de nos jours sont un héritage du passé. En ancien français, l’accord avec le sujet était systématique, mais celui-ci était postposé au verbe : « ce suis-je » “c’est moi”, « ce sommes nous » “c’est nous”, « ce sont ils » “ce sont eux”, « ce sont les hommes » “c’est les hommes”. Dans cette construction, ce était donc traité comme un attribut. En moyen français sont apparues les constructions modernes (« c’est moi », « c’est nous », etc.) dans lesquelles le ce est interprété comme un sujet.

Les énoncés du type « ce sont les affaires », « ce sont les plus impatients à s’affronter » prolongent l’usage de l’ancienne langue, c’est-à-dire l’accord avec le sujet postposé au verbe – mais qui est analysé aujourd’hui comme un attribut. Les énoncés du type « c’est les vacances », « c’est toujours les mêmes qui se distinguent » s’inscrivent dans la logique qui s’est imposée ultérieurement, où l’accord est gouverné par ce , analysé cette fois comme sujet.

La complexité héritée de l’histoire de la langue fait parfois l’objet d’une simplification, due à l’action de l’analogie. L’interprétation stylistique que font certains francophones préférant « ce sont les derniers jours » à « c’est les derniers jours » pourrait aller dans ce sens : elle renoue avec la logique médiévale de la primauté de l’élément postposé au verbe pour l’accord. Mais les pronoms personnels des deux premières personnes ont résisté, jusqu’ici, à cette mise au pas.

Jusques à quand ? Guy Baudoux, lecteur attentif de cette chronique, m’a signalé ce sous-titre d’un court métrage : « Ce sont eux qui ont fait […], mais ce sont nous qui avons […] ». On pourrait penser que le « ce sont nous » résulte du parallélisme de la structure. Mais j’ai également repéré des énoncés comme « ce sont nous , les peintres, les vrais héritiers » (Picasso) ; « les patrons, ce sont nous , les clients » ; « ce sont nous , les politiciens, qui essayons de diviser les Guinéens » ; « ce sont nous -mêmes […] qui nous enfermons dans une réalité limitée ». Ces citations illustrent un alignement progressif sur l’accord en nombre avec l’attribut nous . Par contre, à ce jour je n’ai pas relevé la séquence « ce sont vous … ». Mais il ne m’étonnerait pas que des lecteurs sagaces m’aident à combler cette lacune…

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