Un prêtre pédophile témoigne: «Je n’aurais jamais dû être ordonné prêtre!»

Tadig Fulup (pseudonyme) va ressentir l’appel à 18 ans. C’est à l’âge de 20 ans qu’il entre au séminaire. Une mère autoritaire et castratrice, un père absent, une grande timidité… à 22 ans, le jeune homme perd pied. Quatre ans avant son ordination, il va commencer ce qu’il appelle sa “période” pédophile. « Pendant trois semaines par mois, je serai nommé dans une aumônerie de collège. Sur cette durée, je me souviens avoir commis trois agressions sexuelles. Au terme de deux camps, mon comportement fut remis en cause. Par qui ? Je ne le saurai jamais, mais les deux prêtres dont je dépendais me demandèrent de surveiller mon attitude, que ce n’était « pas bien de faire cela ». Ensuite, pendant mon année diaconale, je commettrai à nouveau plusieurs agressions sur un jeune garçon que je rencontrerai chez lui. C’était des attouchements. Je ne commis jamais aucun viol et aucun enfant ne vit jamais ma nudité. Toujours cette même année, un servant d’autel se plaignit d’un « bisou » que je lui avais donné furtivement sur la bouche. Le curé de la paroisse me convoqua et me dit qu’il était de son devoir d’en parler à l’évêque. De tous les prêtres qui étaient responsables de mon accompagnement et du discernement de ma vocation, c’est le seul qui aura rempli sa mission ! Mais rien ne se passe. Aucune sanction, malgré une dizaine d’attouchements sur cinq ans. « Il est clair que je n’aurais pas dû être ordonné prêtre dans le trouble existentiel qui était le mien et, pourtant, je le fus le 28 juin 1981 », nous précise-t-il.

« La seule réponse de l’Église : vous déplacer ! »

Tadig Fulup poursuivra ses “orientations”, comme il les appelle, pendant trois années après son entrée officielle dans l’Église. « Lorsque j’ai été ordonné prêtre, j’ai été envoyé à Rome. Il est clair que ce déplacement faisait suite à certaines nouvelles réclamations, mais à mon retour, sans prise en considération de cette faiblesse, j’ai été nommé à l’aumônerie d’un lycée. À peine croyable ! C’était une bêtise totale de me placer là. Et comme c’était prévisible, j’ai flanché. Et il s’est passé ce qui devait se passer. J’ai commis d’autres agressions. Des parents se sont alors plaints de mon attitude. » Mais il n’y aura pas de dépôt de plainte. Plutôt que d’en rapporter aux forces de l’ordre, l’évêque dont il dépendait déplacera à nouveau le prélat dans une autre paroisse et lui demandera de suivre une thérapie. « Je me suis senti extrêmement isolé, avec l’impossibilité d’exprimer ma souffrance. L’Église fait ce qu’elle peut pour lutter contre ça, mais je lui en veux, car elle n’a pas pris en compte mon problème et n’a fait que me déplacer. C’est l’omertà, c’est hypocrite. » Ce n’est qu’au début des années 2000 que les faits vont ressurgir, avec les accusations pour lesquelles Tadig Fulup sera condamné en 2006. Il est poursuivi par la justice pour s’être livré à des attouchements sur deux mineures. L’une des victimes était alors une adolescente de 15 ans, l’autre, sa sœur cadette, n’avait que 11 ans quand l’ecclésiastique a eu à son égard un comportement analogue. C’étaient les filles de la femme de ménage de la paroisse où il officiait. Le parquet va requérir cinq ans. Le prêtre sera condamné à 30 mois de prison ferme avec injonction de soin et suivi socio-judiciaire d’une durée de cinq ans. « La prison m’a été salutaire. Mon arrestation a été l’occasion pour moi d’un véritable changement intérieur. J’ai vécu ma condamnation comme une expiation de mes péchés. » Après quinze mois, Tadig Fulup bénéficiera d’une libération conditionnelle, mais sera exclu de l’Église et rendu à la vie laïque par le pape Benoit XVI en 2010. Le mariage des prêtres est un sujet qui revient régulièrement sur le devant de la scène et d’autant plus lorsque l’actualité est pédo-criminelle. Pour Tadig Fulup, « cette question n’a rien à voir avec la pédophilie. Personnellement, je suis plus un pédophile qui est devenu prêtre qu’un prêtre qui est devenu pédophile. Mon sacerdoce n’a rien à voir avec cela. On pourrait très bien imaginer des prêtres mariés, comme ils le sont dans certaines églises d’Orient, mais ce n’est pas le choix de l’église latine. Et cela ne changerait absolument rien. La pédophilie a malheureusement toujours existé et les dérives ont été observées dans les mêmes proportions dans d’autres milieux accueillant des enfants, par exemple des colonies de vacances avec des éducateurs, au tout simplement dans la sphère intrafamiliale. Par contre, effectivement, on ne devrait pas ordonner des personnes qui ne sont pas dans la pleine possibilité d’assumer le célibat sacerdotal dans la chasteté. »

« J’ai été un pauvre type ! »

Dans un ouvrage autobiographique rare sur la question de la pédophilie dans l’Église, “Tout est bien !”, Tatig Fulup se raconte sans concessions. « Oui, j’ai cédé à mes pulsions et, oui, j’ai été un pauvre type ! Mon objectif avec ce témoignage n’est pas de remettre en cause l’Église, même si j’ai été chassé de mon presbytère et cela reste une douleur, mais de faire en sorte que mon histoire ne se répète plus. Ce livre est une confession et surtout une remise en cause. La perversion a fait de moi un délinquant. J’ai vécu une vie de pécheur, mais aussi de pécheur pardonné. Parce que j’ai mis en place des moyens, aussi bien psychologiques que spirituels, pour avancer. » Il aborde aussi son parcours face à la justice tant étatique que canonique et le rapport compliqué de l’institution ecclésiastique avec les religieux accusés d’agressions sexuelles sur mineurs. Il parle de « rouleau compresseur généré par la panique morale qui a été déclenchée il y a quelques années avec les affaires rendues publiques qui se sont multipliées ». Il estime que la notion de “tolérance zéro”, reflétant la louable intention religieuse de clarifier les situations et de punir les coupables, peut aussi induire des comportements silencieux quelques fois peu charitables. Il prône la mise en place d’instruments de prévention plus efficients. « Faire sortir les actes de pédophilie du huis clos du confessionnal me paraît être le seul moyen de les traiter de façon responsable, en faisant droit aux exigences de la charité, tant à l’égard des victimes que des auteurs de délits ou de crimes. » Dans ses écrits, Tatig Fulup s’adresse aussi aux victimes. « Il m’est impossible de me mettre dans la peau des victimes et d’imaginer ce qu’elles ont pu vivre, de savoir où elles en sont. Cela restera un mystère que je porte dans la prière et dans mon cœur. Mais je regrette surtout d’avoir fait souffrir et je continue de porter ma croix. Je suis un prêtre maudit à jamais par les hommes. L’Église ne veut plus entendre parler de moi. Désormais, je célèbre la messe dans mon cœur et je tiens compagnie aux deux larrons immobiles, cloués sur la croix, maudit de la plupart. La question n’est pas de savoir si je le mérite ou pas. Du mal, j’en ai fait et pas seulement celui qui me valut d’être condamné. La question centrale est que l’on doit considérer la pédophilie avec toute l’importance qu’elle requiert et prier ne suffit pas ! »

« Prier n’est pas suffisant ! »

Dans une lettre rendue publique début janvier 2017, le pape François écrivait : « Des personnes qui avaient la responsabilité de prendre soin de ces enfants ont détruit leur dignité. Nous déplorons cela profondément, et nous demandons pardon. Nous nous unissons à la souffrance des victimes et, à notre tour, nous pleurons le péché. Le péché de tout ce qui est arrivé, le péché d’avoir omis de porter assistance, le péché de taire et de nier, le péché d’abus de pouvoir. » Pour Latifa Bennari, victime elle-même d’abus et fondatrice de l’association L’Ange Bleu, « célébrer des messes, demander pardon et prier n’est pas suffisant. Si l’on ne veut pas que la montagne accouche d’une souris, il faut aussi arrêter cette chasse aux sorcières et encourager les auteurs à parler. Diaboliser n’est pas la solution. » L’Angle Bleu est la seule structure d’accueil au monde qui propose aujourd’hui ces groupes de parole réunissant victimes et pédophiles abstinents ou ex-criminels. Tadig Fulup participe, depuis sa sortie de prison, à ces ateliers dont le but est de prévenir tant le passage à l’acte que la récidive. En 2014, Latifa Bennari écrira au Saint-Père : « Que comptez-vous faire ? Installer des caméras dans les sacristies et les confessionnaux ? Faire passer un examen psychiatrique aux séminaristes ? Le répressif ne réduira pas le risque. Il faut mettre en place des programmes de sensibilisation et de prévention. » Entendue, Latifa Bennari a déjà fait plusieurs journées de réflexion avec des religieux français et luxembourgeois. Au mois de mars prochain, elle parlera devant 300 prêtres du diocèse de Lyon, une première au sein de l’Église. Elle sera accompagnée de Tatig Fulup qui partagera son vécu avec ses anciens « collègues ».