Être ou ne pas être religieux…

La chronique de Vincent Engel.

Chroniqueur Temps de lecture: 7 min

Malraux a plus d’un point commun avec le Général De Gaulle, outre l’admiration que le premier portait pour le second. Parmi ces similitudes, les phrases qu’on leur attribue, à tort ou à raison (ce qui les rapprocherait aussi d’Oscar Wilde ou de Bernard Shaw s’ils avaient eu de l’humour). Deux phrases en particulier collent aux basques de Malraux : « La vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie », dont j’ai déjà souvent parlé, et « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. »

Je renvoie ceux qui veulent en avoir le cœur net à l’excellent et rigoureux article de Brian Thompson, « « Nul n’est prophète » : Malraux et son fameux « XXIe siècle » », dans lequel le chercheur explique combien Malraux lui-même s’énervait lorsqu’on lui « sortait » cette affirmation, la raison en étant, d’abord, qu’il ne l’avait jamais écrite ni prononcée, ensuite que toute prophétie serait, selon lui, « ridicule ». Du coup, que l’on remplace « religieux » par « mystique » ou « spirituel » n’y change rien ; il est effectivement assez ridicule et téméraire de prophétiser, quarante ans à l’avance, ce que sera un siècle à venir, surtout de manière aussi radicale, promettant le néant comme seule alternative. Dans une interview citée par Thompson, en 1975, Malraux précisait : « Je n’ai jamais dit cela, bien entendu, car je n’en sais rien. Ce que je dis est plus incertain. Je n’exclus pas la possibilité d’un événement spirituel à l’échelle planétaire ».

Forces et faiblesses des prophéties

Clément Rosset, dans son magnifique essai sur Le réel et son double, explique bien pourquoi le réel, à cause de son unicité (ce qui est ne peut pas ne pas être, et ce qui est ne peut pas être autrement), suscite en nous des frustrations plus ou moins violentes. Nous souhaitons tous que le réel soit conforme à nos désirs, et nous souffrons tous de son inadéquation à nos aspirations. La prophétie n’est souvent que l’expression de notre désir ; mais Clément Rosset note qu’une des caractéristiques de la prophétie est bien de créer l’événement qu’elle annonce, surtout si elle est formulée en termes imprécis, sujets à interprétation. Madame Irma va vous prédire : « Je vois une rencontre dans les prochains jours qui risque de changer votre vie ! » Du coup, vous allez être plus attentif(ive) et ouvert(e) aux opportunités, et sans doute allez-vous rencontrer quelqu’un(e). Mais si Mme Irma vous disait : « Vous allez rencontrer demain à 13h34, à telle adresse, telle personne précisément », elle pourrait rapidement fermer boutique.

Dans le cas d’une prophétie telle que celle qu’on attribue à Malraux, il est évidemment bien plus difficile de la voir se réaliser uniquement parce qu’on l’aurait prononcée, puisqu’il s’agit d’un phénomène à l’échelle planétaire, et que tout le monde, loin s’en faut (et surtout en dehors de France), n’a pas lu Malraux – sans oublier le fait qu’il ne l’a jamais écrite, cette fameuse prophétie ! Au demeurant, il ne fallait pas être devin pour anticiper une crise du spirituel dans une société de plus en plus matérialiste, subissant l’onde de choc, toujours pas apaisée, de la pire crise de civilisation envisageable : la Shoah, cet acte collectif commis par un peuple hautement civilisé avec l’assentiment, voire la collaboration active, de tout un continent.

Religieux ou non, le XXIe siècle est, depuis 16 ans maintenant. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le fait religieux y occupe une place hélas déterminante.

La confirmation par l’actualité

La place grandissante du religieux dans notre monde n’est plus à démontrer : les extrémismes sévissent dans toutes les grandes religions, et si l’on parle principalement de l’extrémisme islamiste, il ne faut pas oublier les actes inqualifiables commis par des extrémistes chrétiens, juifs ou même bouddhistes. S’ils le font, c’est parce que l’on peut trouver dans toute religion de quoi alimenter la haine et le meurtre – surtout lorsque l’on favorise la prétention, présente dans toutes les grandes religions contemporaines, de détenir LA vérité.

Mais bien entendu, ces extrémistes sont minoritaires, dans toutes les religions, y compris l’Islam, n’en déplaise aux voix et aux propos de plus en plus nombreux, en particulier sous couvert d’anonymat sur les forums de la toile, qui assimilent terrorisme et Islam. Pour autant, la religion est redevenue un élément majeur dans nos vies, et jusque dans le débat politique. Aux États-Unis, on sait la place qu’elle occupe et le rôle qu’elle a joué dans la victoire d’un Trump – lequel, comme tout bon démagogue, doit avoir un sentiment religieux extrêmement opportuniste et publicitaire. Dans la campagne présidentielle, Fillon découvre les risques qu’il peut y avoir à jouer cette carte ; car les monothéismes imposent, comme le rappelle George Steiner, un programme moral presque impossible à assumer pour un être humain, si fort soit-il. En jouant la carte de la moralité contre tous les autres candidats, Fillon a offert la croix pour le crucifier.

À sa manière, le Danemark vient de pointer une nouvelle voie (voix ?) du religieux contemporain, en annonçant sa volonté de désigner un ambassadeur auprès des « nouvelles nations » du monde que sont les grandes entreprises telles que Google, Apple et Amazon. Il y a quelque chose de l’ordre de la foi et du religieux dans cette survalorisation des sociétés technologiques, et Copenhague signale le vrai nouveau dieu que l’humanité se choisit, le dieu « Big Brother » dont la transcendance se niche dans le cloud. Les évangiles sont nombreux : selon Steve Jobs, Bill Gates, Mark Zuckerberg, Elon Musk, Larry Page ou Jeff Bezos. Une religion sans doute moins spirituelle et dont on vilipende aujourd’hui l’absence de valeurs, de générosité, de grandeur d’âme ; mais les religions sont-elles, de tout temps, autre chose que ce que les hommes en font (et les femmes, quand on leur laisse la parole), c’est-à-dire une histoire pour apaiser leurs angoisses et une excuse pour justifier leurs actes ? En ce sens, cette nouvelle religion ne sera pas moins « légitime » que toutes les autres, et peut-être sera-t-elle moins meurtrière (ou pas). Ce qui est certain, c’est qu’elle sera aussi aliénante.

Le religieux : des liens étroits

« Religio », en latin, désigne ce qui nous lie et ce qui nous relie. Pour Malraux et beaucoup d’autres, ce lien est celui qui nous rattache à des forces qui nous dépassent, qu’elles soient divines ou du cosmos. Michel Onfray, dans son récent Cosmos, en fait le cœur de son propos, de manière tout à fait passionnante et convaincante, démontrant au passage qu’il n’est pas nécessaire d’être croyant et « religieux », au sens strict du terme, pour percevoir la transcendance – autrement dit, pour admettre que le matériel et le tangible ne sont pas les seules puissances qui nous façonnent et nous déterminent.

Mais tout lien est une entrave à notre liberté, et que nous y ayons consenti librement n’y change rien. C’est aussi ce qu’analyse David Graeber dans son essai sur la Dette, 5.000 ans d’histoire (éditions Les liens qui libèrent) : le paradoxe de la liberté est que nous pouvons la vendre librement, en tout ou partie, et, du coup, la perdre, parce que nous estimons, à tort ou à raison, que ce que nous gagnons à ce renoncement est plus important que cette liberté (ou cette part de liberté). Or, la liberté, telle que la définissent des penseurs comme Camus, à juste titre qualifié de « libertaire », est une tâche harassante et quotidienne, qui exige l’absence de lien et la pleine et constante responsabilité d’un individu qui se sait autant coupé de l’espoir (la religion, entre autres) qu’interdit du désespoir (le suicide, par exemple).

Maître Eckhart, qui demandait à Dieu de lui donner « la force de ne pas croire en lui  », écrivait : « Je t’aime parce que tu n’as pas besoin de moi ». Les religions, quelles qu’elles soient, ne devraient servir qu’à tisser des liens de solidarité, tout en défaisant les liens des multiples aliénations qui nous menacent. « Solitaire et solidaire », pour reprendre la formule d’Albert Camus qui indique qu’on peut à la fois être concerné par les autres tout en demeurant fondamentalement libre.

Nulle religion ne devrait être indispensable ou prétendre détenir une quelconque vérité absolue et universelle. On peut être honnête, moral, responsable sans croire en Dieu et sans craindre l’enfer. Et toujours se rappeler que les disciples sont souvent les pires traîtres de ceux qu’ils adorent ; « Qu’est-ce que le Christ nie ? Tous ceux qui, aujourd’hui, portent le nom de Chrétien », écrivait Nietzsche. Une affirmation aussi extrémiste et radicale que celle selon laquelle notre siècle serait religieux ou ne serait pas, mais qui fait réfléchir et comporte sa part de vérité.

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info
La Une Le fil info

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une