Congo: initié par un Belge, Amani est bien plus qu’un festival de musique

O ui, on m’a traité de fou. Mais il faut parfois l’être un peu pour faire avancer les choses. » Amoureux du Congo, et en particulier de Goma, Eric de Lamotte a relevé le pari de ramener un peu de sérénité et de positif dans cette superbe région des Grands Lacs, ravagée par les conflits ethniques. Et de recréer de l’activité économique dans une région gâtée par la nature mais qui vit sous la perfusion des ONG.

Cet homme de chiffres, qui sait donc relativiser, se considère avant tout comme un catalyseur de projets au Congo plutôt que comme un entrepreneur. Peu importe les qualificatifs, la dynamique entrepreneuriale initiée par cet ancien banquier influent au Congo est remarquable. « Je ne fais qu’allumer un feu. Ensuite, il faut que d’autres apportent des bûches », nous dit Eric de Lamotte.

Ce principal « feu » s’appelle Amani. C’est un festival de musique, dont la 4e édition aura lieu à Goma du 10 au 12 février. 36.000 personnes sur 3 jours, avec à son palmarès des stars internationales du calibre de Tiken Jha Fakoli, Ismael Lo ou Nekka. « Le plus gros festival d’Afrique centrale, selon pas mal de médias », avance Eric de Lamotte. Aucune statistique ne pourra l’étayer, mais c’est sans doute le rassemblement festif et culturel le plus « réconciliateur » au monde.

Ce n’est que le 4 janvier dernier, quelques jours après la signature d’un accord majorité-opposition qui a quelque peu apaisé les vives tensions en RDC, que la décision d’organiser le festival a été prise. « Il est clair que notre festival est atypique, ne fût-ce que parce qu’il a lieu dans une région du Nord-Kivu toujours déconseillée par les Affaires étrangères belges. »

Mais à force de ténacité, et avec le soutien indispensable du Foyer Culturel de Goma et de centaines de bénévoles, Eric de Lamotte a réussi à mobiliser les énergies, après une première tentative avortée en 2010, alors que les bombes de factions rebelles pleuvaient sur la région. « Bien sûr, le festival Amani veut prôner la paix et la réconciliation, en invitant sur une même scène des chanteurs d’ethnies qui s’entretuent encore dans certaines parties du pays. »

Pour un renouveau de l’entreprise

Mais clamer « peace and love » n’est pas suffisant pour tenter de redonner un élan durable. C’est pourquoi, depuis l’année passée, Amani poursuit un objectif entrepreneurial, désormais principal. « Nous voulons montrer que la région peut avoir une autre réputation, avec une dynamique positive portée par les jeunes. Ce n’est qu’en récréant de l’activité, des emplois, qu’on luttera efficacement contre la guerre. »

La veille du festival, dix entrepreneurs présenteront leurs projets à un jury d’experts, dont le ministre congolais des PME, après un premier coup de pouce pour affiner leur business plan ou leur approche marketing. Quatre projets seront sélectionnés pour bénéficier d’un coaching plus poussé et d’une aide financière.

Parmi les quatre projets de l’année dernière, l’entreprise Cigom est déjà un franc succès, démontrant qu’il est possible de fabriquer des craies pour les écoles localement, plutôt que de les importer de Chine. « Nous avons reçu 150 candidatures cette année, l’enthousiasme est énorme. »

Sur un désert

Tout est à construire en matière d’entrepreneuriat. En parallèle d’Amani, une Académie de l’entrepreneuriat a vu le jour à Goma, avec de modestes moyens. Le fonds Gangui, une ASBL belge à la création de laquelle Eric de Lamotte a participé, aide financièrement des dizaines de jeunes Congolais à entreprendre des études. Ce fonds a récemment injecté 15.000 dollars dans la création d’un premier incubateur pour entreprises à Goma, le deuxième au Congo. « Ce sont des premiers pas. Il convient de mieux former les formateurs. La plupart des candidats entrepreneurs ont un diplôme – il y a 18 universités à Goma… – mais les déficiences sur le plan du marketing et des finances sont criantes. »

Outre quelques sponsors privés locaux, Eric de Lamotte a pu compter sur le soutien de la Belgique, via les Affaires étrangères et l’ambassadeur belge au Congo, pour boucler le budget de 320.000 dollars du festival, dont le prix d’entrée est de 1 dollar. A présent, le festival veut mettre à profit son aura médiatique pour fédérer toutes les bonnes volontés autour d’un véritable pôle entrepreneurial : « les pouvoirs publics mais aussi des ONG très actives dans le Nord-Kivu, comme celle de l’acteur Ben Affleck (NDLR : Eastern Congo Initiative, ECI). »

Dépasser les freins

On s’en doute, il n’est pas facile d’entreprendre dans l’un des pays les plus mal classés dans le « Doing Business » du Financial Times. « Le principal frein, c’est l’absence de gouvernance. Il manque un cadre et une sécurité juridique pour investir, en plus de la réalité de la corruption. Je ne pense pas que les pouvoirs publics veuillent freiner l’esprit d’entreprise, mais il manque encore une ligne directrice qui fait que l’entrepreneur ne dépend plus du bon vouloir de tel service, explique Eric de Lamotte, qui veut garder espoir pour cette région. « Il y a énormément de jeunes valables et motivés à l’idée de créer leur entreprise, en plus du potentiel d’une région riche en ressources naturelles. Il y a 25 ans, quand je dirigeais la Banque commerciale zaïroise, il y avait bien plus d’entreprises qu’aujourd’hui… »

Le « papy » comme on l’appelle là-bas, en signe de respect, estime en outre que nos entrepreneurs, de plus en plus rares dans l’ex-colonie à l’exception de quelques anciens, pourraient largement profiter du fait que « la Belgique a toujours une place importante au Congo. »

Eric de Lamotte

… est un Liégeois résidant à Bruxelles.

Début de carrière dans le secteur bancaire au Congo puis à la Belgolaise.

De 1991 à 2001, directeur financier d’IBA, dont il est toujours administrateur.

Promoteur du festival Amani à Goma

Directeur de l’entreprise de microfinance Smico, à Goma

Associé cofondateur de l’agence de voyage Kivu Travel

L’ASBL : De la charité au co-développement

Basée à Heverlee, EntrepreneurspourEntrepreneurs (OndernemersvoorOndernemers) est une ASBL qui met en contact des entrepreneurs belges avec des entrepreneurs africains. Présidée par Luc Bonte (ex-CEO de Sidmar et directeur chez ArcelorMittal), cette organisation a récolté près de 1,2 million en 2016 au bénéfice de projets d’entreprise en Afrique. Environ 800.000 euros via des dons effectués par des entreprises, essentiellement flamandes, de tous horizons, et le solde sous la forme de financements directs par des entrepreneurs belges au profit d’homologues du sud (sous forme de prêts ou prises de capital). Le Congo occupe toujours une place de choix parmi les dons, nous explique le directeur Björn Macauter. L’ASBL travaille avec des ONG reconnues sur place, qui effectue un travail de sélection. Pour le volet financement, il est un peu plus compliqué de trouver directement des partenaires de confiance en RDC. Mais un premier dossier vient d’être bouclé en faveur d’une entreprise de café dans l’est du Kivu. En plus de l’argent, les entrepreneurs belges apportent parfois une expertise. « Notre premier objectif est évidemment social, à savoir aider des entreprises locales à se développer. Mais il n’est pas rare, en bonus, que des entreprises de chez nous utilisent ce lien avec une entreprise du sud pour mieux connaître le pays et éventuellement y faire du business. »

Le chiffre : 2002

Jusqu’en 2002, la Belgique est restée le premier partenaire commercial de la République démocratique du Congo. A partir de cette année-là, le Congo a vu ses échanges commerciaux s’étendre rapidement avec le reste du monde et en particulier avec la Chine (1).

Les entreprises belges présentes sur place sont principalement des « vétérans » du nom de Groupe Forrest, Finasucre (famille Lippens), Groupe BIA, Texaf ou Brussels Airlines. La nouvelle génération peine à se rendre visible, même si certains « fils de » se lancent dans l’aventure. C’est le cas notamment du fils de Réginald Moreels (ex-sénateur CVP), qui y a lancé son entreprise l’année dernière. Alors que son père cherche à créer un nouveau pôle hospitalier et économique dans la ville de Beni, déchirée par les conflits ethniques.

(1) Source : Génération Congo/Groupe du Vendredi, rapport à la Fondation Roi Baudouin (2014)