Erreurs médicales: “Je suis une morte-vivante”

La vie de Lena Pjetri, traiteur indépendante, va basculer le 3 avril 2015 à la suite d’une intervention chirurgicale pourtant réputée courante. « Mon métier est dur physiquement, je passe des heures debout. J’avais pas mal de soucis articulaires. Mais on m’avait déjà opérée de l’épaule et tout s’était bien passé. Alors, lorsque l’on m’a annoncé la pose d’une prothèse totale de la hanche, je n’y ai rien vu de dramatique. » Lena ne va donc pas demander un second diagnostic et entre, confiante, à l’hôpital. « Je me suis réveillée de l’opération avec des douleurs terribles, mais on m’a dit que c’était normal. Les jours qui ont suivi, cela ne passait pas et en revalidation, c’était encore pire. Impossible de faire les exercices. » Ce n’est que lorsqu’elle consultera son médecin traitant que Lena P. découvrira que le chirurgien qui a pratiqué l’intervention lui a placé une hanche artificielle trop grande de plusieurs centimètres, ce qui lui déchire la chair. Le verdict est sans appel : paralysie du nerf fémoral, muscles distendus, déformation du dos et des épaules ! « Mon squelette s’est complètement désarticulé. Tout a bougé et plus aucun élément n’est dans son axe. Et ce qui est terrible, c’est que j’ai vu plusieurs grands spécialistes depuis, même étrangers, et ils m’ont tous confirmé qu’il n’y a plus rien à faire. Cerise sur le gâteau, non seulement j’étais trop jeune pour ce genre d’opération, mais en plus j’apprends que c’est l’autre hanche, en, plus mauvais état, qui aurait dû être opérée en priorité ! »

Des séquelles irréversibles

Conséquence directe, Lena va connaître ce qu’elle appelle “deux vies” : « Ma vie d’avant, c’est fini. De femme indépendante, je suis passée à femme dépendante. J’ai aussi mis beaucoup de temps à accepter ce nouveau corps et, surtout, le regard des autres. Je ne me déplace qu’avec un déambulateur ou en chaise roulante. Je ne peux plus travailler. Je vis la plupart du temps recluse chez moi. Ma féminité a été touchée à jamais, comme ma vie de femme. Mes enfants souffrent aussi de me voir ainsi. J’ai le bonheur d’être deux fois grand-mère et je ne sais même pas porter mes petites-filles dans mes bras. En public, je fais semblant, je donne le change pour ne pas inspirer de la pitié, mais la douleur, 24 heures sur 24, est devenue ma seule amie. Et cela ne fait qu’empirer. Cette prothèse me détruit de l’intérieur et aucun antidouleur ne fait de l’effet. J’ai même essayé la morphine et d’autres dérivés. J’ai également développé du bruxisme (grincement des dents, ndlr) à force de serrer les dents tellement j’ai mal. Du coup, j’en ai abîmé plusieurs et j’ai subi de lourds traitements dentaires. Le pire, c’est que tout cela coûte énormément d’argent. J’étais indépendante, vous savez ce que cela veut dire… Pour l’instant, je n’ai même plus les moyens de payer les experts dans le cadre du procès que j’ai intenté au médecin. L’affaire est donc en stand-by. »

“Je suis morte sur la table d’opération”

Si l’erreur est humaine, Lena ne décolère pas. « On m’a expliqué que si mon chirurgien avait reconnu son erreur dans les tout premiers jours qui ont suivi l’opération, on aurait pu réopérer et rectifier le tir. Mais il n’a jamais voulu se remettre en question. Je lui ai dit plusieurs fois que “quelque chose n’allait pas”. Il m’a répondu qu’il pratiquait 200 à 300 opérations de ce genre par an et qu’il savait très bien ce qu’il faisait. Entre-temps, ma chair s’est reconstruite autour de la prothèse et il est trop tard. » Lorsque, forte des éclairages reçus, Lena reverra ledit chirurgien pour “s’expliquer” une nouvelle fois avec lui, il lui répondra laconiquement : « C’est la faute à pas de chance. » Un “manque de chance” que Lena doit aujourd’hui porter au quotidien : « Il ne se rend pas compte que je suis morte sur la table d’opération, simplement parce qu’il m’a laissée handicapée à vie ! » Par le biais de son ouvrage autobiographique, Lena ne cherche ni pitié ni compassion. Elle ne remet pas non plus l’intégralité du corps médical en question. Elle souhaite avant tout sensibiliser au manque de précautions dans certains gestes médicaux posés et à leurs conséquences directes sur le patient : « Les chirurgiens, médecins, infirmières sont avant tout des êtres humains. Ils ne sont pas infaillibles. Mais reconnaître un manquement, c’est d’abord apaisant pour les victimes, et cela permet ensuite et surtout, quand c’est encore possible, de rattraper rapidement une erreur. »

Des erreurs majoritairement évitables

Selon des données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les erreurs médicales, que l’on appelle désormais “événements indésirables associés aux soins” (EIAS), constitueraient la troisième cause de décès après les maladies cardio-vasculaires et les cancers. En Belgique, même si les statistiques se sont améliorées, l’association “S.O.S. Erreurs médicales” estime à 20.000 le nombre d’erreurs médicales annuelles. Ces erreurs aboutiraient au décès de 2.000 patients par an en milieu hospitalier. Elles sont également responsables de près de 65.000 prolongations de séjour en institution hospitalière et de 32.000 cas d’incapacité permanente plus ou moins sévère, générant un surcoût pour la sécurité sociale qui atteint les 600 millions d’euros par an. Depuis 2010, lorsqu’un patient estime avoir subi un préjudice, il peut s’adresser au Fonds des accidents médicaux, qui permet de régler un certain nombre de conflits sans passer devant les tribunaux. Dans 60 % des cas, le préjudice fait suite à une intervention chirurgicale qui a mal tourné. Les chirurgiens orthopédistes sont impliqués dans 13 % des dossiers et les généralistes dans 19 % des cas. Dans 70 % des cas, ces événements ne sont pas dus à un défaut de compétence ou de savoir-faire du corps médical mais à des “facteurs humains” liés au travail en équipe, et notamment à un manque de communication au sein du personnel soignant et avec les patients. Ces erreurs seraient donc majoritairement évitables.

Plus d’infos sur http://www.fmo.fgov.be/fr et http://www.erreurs-medicales.be