Attentats: les témoignages bouleversants

1. Orphée : « Je ne rêve plus »

Le 22 mars 2016, on la crut morte dans l’attentat du métro Maelbeek. Elle garde le sourire malgré ses blessures, fantômes d’un jour maudit.

La mauvaise voiture au pire moment. Il y aura bientôt un an, Orphée a vu sa vie basculer. Une forte déflagration a mis tout son être entre parenthèses. Il est 9h11 quand la rame explose. La jeune femme gît au sol, laissée pour morte. La scène, c’est son mari Alexandre, dont les yeux brillent d’amour à son contact, qui la raconte. Elle n’en a toujours pas la force. « Une cloison lui a sans doute sauvé la vie mais elle l’a aussi gravement touchée. Les gens lui ont marché dessus en sortant ; elle a été piétinée. D’après la reconstitution des policiers menée par après, elle était assise à cinq mètres du kamikaze. Elle était inconsciente. Une jeune femme a vu Orphée bouger tandis que les secours et les policiers hurlaient « Sortez, sortez, sortez ! » en pressant d’évacuer. Je venais de la déposer à la station Mérode. Je me suis tout de suite mis à sa recherche dans l’incertitude la plus totale. J’ai téléphoné au salon de coiffure, où elle devait travailler, mais ça ne répondait pas. J’ai foncé à Maelbeek. Je ne savais plus ce que je faisais. Je l’ai localisée à 15 heures, parmi les victimes regroupées dans un poste avancé à l’hôtel Thon, rue de la Loi, puis à l’hôpital Saint-Jean. » Doute, panique… Accouru à Maelbeek, Alexandre n’eut pas accès au lieu du drame. Mais il eut droit à la compréhension des forces de l’ordre. Il a buté sur les rubalises dressées devant l’entrée, sur l’ordre formel de ne pas entrer. Aucun recensement n’était à la disposition des proches pour calmer leurs angoisses ou confirmer l’innommable. On retrouve Orphée dans son salon de coiffure dans le haut de la rue de Namur à Bruxelles. Son domaine, son royaume où, spontanément, l’on aurait tous envie d’aller se faire coiffer. Venue à 8 ans de Boracai, aux Philippines, Orphée a rejoint la Belgique pour y construire son avenir qu’elle veut riche et ouvert. Elle sourit mais souffre chaque jour. Son salon, elle l’avait ouvert cinq mois avant les attentats ; il est resté fermé six mois, tuant dans l’œuf le rêve d’une vie. « Son salon, c’est sa thérapie, intervient Alexandre. On a tout vendu pour le garder. On y a investi quinze ans d’économies. On n’a plus un sou. Si on devait y renoncer, les terroristes auraient gagné. Moralement, ce n’est pas possible. » Orphée, 35 ans, maman d’un petit bout de chou de trois ans, paye aussi dans sa chair ce jour maudit. Une cicatrice à la joue droite rappelle son traumatisme : « J’étais touchée au visage. J’avais un trou dans la joue ; on voyait mes dents. Aujourd’hui, j’ai mal sur tout le côté droit. Les acouphènes permanents me font horriblement souffrir et provoquent de graves problèmes d’audition. Je dors mal. J’ai encore des bouts de métal dans le dos, qu’on enlève petit à petit. Je suis un traitement pour atténuer les cicatrices, à l’Hôpital militaire. » Orphée va du kiné au psy, en passant par le chirurgien. La revalidation ressemble à un chemin de croix qu’elle aborde avec courage mais aussi avec des attaques de désespoir. « Ça va moins bien qu’il y a six mois. J’aimerais vous dire le contraire mais ce ne serait pas vrai. Je gère ma vie de femme, d’épouse, d’indépendante… et de victime. Heureusement, j’ai mon salon. C’est mon bébé. »

« Ma joue droite est devenue sensible : même un bisou me fait mal »

Tenir, remonter la pente, gagner contre la haine aveugle, affirmer ses valeurs, refermer les plaies, l’enjeu est noble mais ardu. Orphée et son mari bataillent contre la Stib qui fait la sourde oreille, contre l’État et son inertie scandaleuse. Un projet de loi d’aide et de reconnaissance des victimes d’actes terroristes se précise qui a intégré quelques-unes de leurs réflexions. Elle a rencontré le Premier ministre, Charles Michel, qui a avoué une certaine impuissance dans le traitement des dossiers. Orphée a touché pour l’instant 7.000 euros, pas de quoi couvrir les frais médicaux et la perte d’exploitation. « Pour les assurances, en Belgique, la perte d’une vie humaine vaut 12.500 euros. Il faut augmenter ce plafond », réclame Alexandre. Les indemnisations sont au cœur de leur combat, pécuniaires et morales. Les victimes se sont regroupées autour d’un avocat mais la question des indemnités traîne en longueur, érigeant une difficulté de plus. « L’État nous a abandonnés », accuse Orphée. Elle ne prend plus le métro, ne monte plus dans un train, qui réveilleraient en elle une terreur sourde. Orphée est la preuve vivante d’une résilience très fragile. Elle appréhende l’an 1 des attentats. Cette date remue trop de menaces et de fractures. La chirurgie esthétique a produit un miracle, lui rendant son beau visage doux. « Mais ma joue droite reste sensible, dit-elle. Même un bisou me fait mal. Mon fils m’embrasse de l’autre côté, « à cause du bobo de Maman ». On ne lui a pas expliqué tous les événements, juste que j’avais eu un grave accident. Il ne réaliserait pas. Il saura bien assez tôt… » Orphée veut garder la foi. Elle est croyante et se demande « Pourquoi Dieu a-t-il choisi de me garder vivante ? Peut-être parce qu’il juge que je suis une bonne personne qui a encore à accomplir certaines choses sur Terre. » Comme toutes les victimes, elle s’en veut parfois d’avoir survécu, là où d’autres n’ont pas eu cette « chance ». « J’ai vu à côté de moi un homme à la fois mort et vivant. J’ai su par après qu’il avait trois garçons. Parfois, j’aurais préféré perdre une jambe pour justifier mon état de victime. Certaines personnes venant au salon savent, d’autres pas. Parfois, j’aimerais dormir pendant quinze jours d’affilée pour tout effacer. En fait, je n’ai pas fait mon deuil de ce jour-là. » Orphée n’a pas laissé que son innocence et son bonheur dans l’enfer de tôle et d’acier de Maelbeek, elle y a aussi perdu une part de son intimité. « Je ne rêve plus », dit-elle comme si on avait tué un sas et une lumière essentiels. Parler permet d’un peu se libérer mais les blessures psychologiques rôdent et la tenaillent. Orphée mettra du temps pour se reconstruire.

2. Christelle, une anonyme héroïque

Christelle (31 ans), éducatrice spécialisée était dans la voiture nº1 du métro lorsque la bombe a explosé à Maelbeek. « Je suis partie un petit peu en retard ce jour-là. Un collègue m’a téléphoné pour me dire qu’il y avait eu une explosion à Zaventem. Lorsque je suis arrivée sur le quai, tout le monde était sur son portable en train de suivre les infos. Je suis montée dans le métro, j’ai mis mes oreillettes et j’ai appelé un ami. Nous étions en pleine conversation, lorsqu’un choc violent nous a tous secoués. J’ai eu l’impression que la voiture se soulevait sur la rame. Puis, il y a eu un éclair avec une espèce de souffle et… le noir total. On ne voyait strictement rien. Pas un bruit, mis à part un homme qui criait. Les passagers ont commencé à s’éclairer le visage avec leur GSM. C’est là que j’ai vu que j’étais couverte de débris. J’avais aussi l’impression désagréable d’avoir avalé des tonnes de poussières dans la gorge. Le conducteur est alors sorti de sa cabine et nous a demandé d’évacuer par l’une des fenêtres et de marcher le long du mur du tunnel pour rejoindre la station et remonter vers l’extérieur. » Christelle est l’une des dernières à sortir de la voiture. « On a laissé passer les femmes avec enfants d’abord, il n’y avait plus personne après moi. On ne voyait toujours rien, mais suffisamment pour deviner des membres arrachés au sol, des lambeaux de chair humaine… » Lorsque Christelle passe devant la voiture nº2, elle remarque une silhouette qui sort et s’écroule. « Elle était pleine de sang, elle avait la main arrachée, plus de pantalon. Je suis revenue en arrière et je l’ai aidée à se relever en lui indiquant la sortie. » Mais des plaques bougent encore dans les décombres. Christelle ne peut se résoudre à partir. « Je suis rentrée dans la voiture et c’est là qu’un homme est venu m’aider. Nous avons soulevé un gros morceau de tôle et nous avons pu dégager une jeune femme. Je saurai bien après que c’était Orphée (lire son témoignage par ailleurs). Elle avait un trou dans la joue et des morceaux de métal dans le corps. » Le courage de Christelle ne s’arrête pas là. « Je me suis encore faufilée dans un espace très étroit dont j’ai extrait des débris pour aider un homme à sortir. » C’est à ce moment que les premiers secours arrivent. « Ils m’ont fermement demandé de sortir, mais je ne voulais pas partir. » Finalement, Christelle obtempère et il était grand temps. Elle saura par la suite qu’elle n’avait plus que 30 % d’oxygène dans les poumons contre 70 % de gaz de bombe. « La remontée a été angoissante. J’ai hurlé, j’ai appelé au secours, mais j’étais seule, dans un épais brouillard. Les escalators n’avaient plus toutes leurs marches. Je frôlais les parois des murs pour me guider et j’ai enfin vu la sortie. » Arrivée sur le trottoir, Christelle va s’effondrer avant d’être prise en charge par les services de secours et conduite à l’hôpital Brugmann. On lui diagnostiquera une perte totale de l’ouïe au niveau de l’oreille gauche, mais pour Christelle ce n’est pas le plus grave à supporter. « J’ai déliré les dix premiers jours, les images repassaient en boucle dans ma tête et encore aujourd’hui, les nuits sont très longues. Il y a les cauchemars, et puis je souffre d’acouphènes. » Christelle reprendra le travail après quatre mois et demi. Elle est toujours actuellement suivie par un psychologue. « C’est plus que nécessaire », nous précise-t-elle. « Je vis attentats, je parle attentats, je dors attentats. J’espère pouvoir un jour passer à autre chose. »

3. Gilles, Damien, Sacha et Jeremy : « Le 22 mars nous a soudés »

Gilles, Sacha, Jeremy et Damien n’oublieront pas ce qu’ils ont vu ce jour-là, même s’ils en parlent aujourd’hui avec retenue. Les quatre jeunes hommes, tous volontaires et bénévoles à la Croix-Rouge de Woluwe-Saint-Lambert, sont intervenus à la station de métro Maelbeek, le 22 mars maudit, en appui des premiers services de secours, pompiers ou policiers, parmi les dizaines d’hommes et de femmes qui ce jour-là ont aidé et secouru les victimes. « On a vite compris que c’était grave », raconte Gilles De Schepper, le responsable de la section locale. « Nous avons d’abord été mobilisés pour Zaventem. On a déclenché les bips pour alerter tous les volontaires. Et nous sommes partis, avec deux véhicules et douze personnes. Mais juste après notre départ, nous avons été déroutés vers Maelbeek où le second attentat venait d’avoir lieu. Nous étions sur place à peine 20 minutes après les faits. » Le job des volontaires est de seconder les premiers secours. « Notre priorité a été d’évacuer les premières victimes, des blessés très graves, principalement secourus par les premiers témoins, des agents de Group4 notamment », poursuit-il. Ces victimes sont rassemblées dans le poste médical installé dans l’hôtel Thon voisin de la station de métro, stabilisées puis transférées vers les hôpitaux. « On a été confronté à des blessures très graves, comme on n’en voit pas habituellement », explique posément Gilles. Un choc ? « Pas sur le moment. On a branché le pilote automatique ! Vous êtes comme dans un tunnel et vous exécutez les tâches. Non, vous ne réalisez pas exactement ce qui se passe, vous agissez selon les procédures apprises lors des exercices. Un mois avant, l’un de ces exercices s’était déroulé à Schumann, juste à côté… » Chacun des secouristes décrit le même impact après l’opération : « On ne réalise qu’après, quand on est rentré au poste, que l’on range le matériel. On pense à tout ce que l’on a vu, même si on a zappé beaucoup de choses de manière quasi automatique. Ainsi, personne n’a réussi à mesurer le temps réellement passé là-bas », témoigne Jeremy. Il a bénéficié comme ses collègues d’une possibilité de suivi psychologique à l’hôpital Saint-Luc. « Une grande majorité des volontaires ont été pris en charge par un psychologue, individuellement ou en groupe, parfois longtemps. Pour moi, cela a été d’une grande aide. On a pu faire le point, livrer ses sentiments, décharger son sac. » De ce 22 mars, les secouristes de la Croix-Rouge gardent un autre souvenir précis : la solidarité entre les services, entre tous les gens sur le terrain. « On se prêtait du matériel sans discuter. Je me souviens que des policiers nous ont aidés à décharger des brancards et des tréteaux. D’habitude, cela n’arrive jamais… », continue Sacha. Et nos quatre témoins, tous volontaires bénévoles, en sont ressortis plus forts : « Le 22 mars nous a soudés. Aujourd’hui, après avoir traversé cette épreuve ensemble, nous sommes plus que de simples collègues », dit Gilles. Ont-ils gardé des contacts avec des victimes ? « Non, aucune. Mais c’est normal. Récemment, j’ai revu à la télé un blessé dont je me souvenais, un monsieur qui avait les jambes emplies d’éclats de métal. Je suis heureux de voir qu’il va mieux », raconte Sacha. Après les attentats de Paris, la Croix-Rouge s’était déjà préparée à des interventions graves en Belgique, avec du matériel plus adapté à des blessures multiples et très graves. Et elle a poursuivi la mise en œuvre d’un dispositif plus étudié encore. À Bruxelles, cinq véhicules d’intervention rapide remplis de matériel médical sont prêts à partir, 24 h/24. À bord, des volontaires, tous bénévoles, à l’engagement aussi précieux que remarquable.

4. Jamila Adda : « Nous sommes des djihads de l’Amour »

Le jour où la bombe a explosé à Maelbeek restera gravé dans la mémoire de Jamila Adda. « Je travaille dans un bâtiment situé juste devant la bouche de métro. Avec mes collègues, j’étais aux premières loges. Cela a été terrible de vivre le drame, impuissants. Mais il m’était impossible de rester sans rien faire. » Jamila va donc réunir des forces vives bénévoles et faire également appel à la générosité de diverses enseignes. Elle va découvrir une importante entraide. « J’ai été véritablement émue de voir un tel élan de solidarité. Patrick, par exemple, est allé décorer les chambres d’hôpital de plusieurs victimes pour les rendre moins cafardeuses. Grâce à l’association de solidarité « PlayandPeace », les enfants d’Abdallah (Soufian et Nouhade), dont l’épouse est décédée à Zaventem, ont pu réaliser l’un de leurs rêves : monter sur le terrain aux côtés des deux capitaines d’équipes, lors d’une rencontre amicale entre le RWDM et l’Union Saint-Gilloise. Nous avons aussi reçu des peluches pour les enfants et certains ont eu le bonheur, accompagnés de leur famille, de se rendre à Disneyland Paris. Bernadette, fortement blessée à la tête, a, quant à elle, pu partir se reposer gratuitement avec ses deux enfants, dans un centre de vacances. On a aussi des spécialistes et psychologues qui nous ont proposé de suivre les victimes gratuitement. Et ceci sans compter tous les autres nombreux gestes, même symboliques, mais puissants. » L’association se donne aujourd’hui une triple mission : continuer à soutenir les familles, collaborer avec l’État pour le suivi des dossiers médicaux et agir en termes de prévention. « Nous sommes des djihads de l’Amour et c’est ce qu’il faut retenir des attentats. »