S’avérer faux, c’est juste?

Je vous invite à une plongée dans le Small World universitaire, cher à David Lodge (entre autres). Un jeune doctorant expose ses résultats de recherche et s’interroge sur une hypothèse « qui pourrait s’avérer fausse  ». Soupir d’un collègue qui, œillade appuyée en prime, me souffle : «  S’avérer faux , quelle erreur ! » Sourire un peu forcé de ma part : s’agit-il vraiment d’une erreur ?

Pour les connaisseurs de l’histoire du français, s’avérer est associé au latin verus “ vrai”. L’emploi, à la suite de ce verbe, d’un attribut tel que faux ou inexact peut donc les heurter. Mais il y a belle lurette que cette filiation étymologique s’est estompée dans la conscience des francophones, ce qui autorise aujourd’hui s’avérer faux tout autant que s’avérer juste .

Postscriptum 1

Sans doute avez-vous connu un (ou plusieurs) de ces enseignants de français très à cheval sur la correction de la langue et prompts à vilipender certaines incorrections réelles… ou imaginaires. Des passionnés de la langue de Molière qui vous régalaient d’excursus dans les textes des classiques, où étonner s’entend encore comme “frapper du tonnerre” et où un amant peut se limiter à des relations soupirantes. Des garants de la norme qui pestaient contre faux prétexte (« y en a-t-il un vrai ? »), au jour d’aujourd’hui (« quel pléonasme ! ») ou… s’avérer faux .

Le verbe transitif avérer , qui se rattache à la famille du latin verus “ vrai” a été employé dès le Moyen-Âge avec le sens de “(faire) reconnaître comme vrai”. Même s’il est toujours présent dans le Petit Robert 2016, avec la mention « vieux ou didactique », il a décliné dans l’usage dès le XVIIIe siècle. Si Littré le reprend sans marque, Pierre Larousse le déclare déjà vieilli. Aujourd’hui, il se cantonne à un emploi adjectival issu du participe passé : un fait avéré .

La forme pronominale s’avérer , qui apparaît sporadiquement dans la langue classique (chez La Fontaine, par exemple), connaît une diffusion croissante à partir du XIXe siècle, malgré quelques anathèmes. Adolphe Thomas, dans son Dictionnaire des difficultés de la langue française (1956, p. 49), le présente comme « un de ces verbes lancés ou plutôt relancés par les snobs du siècle dernier ». Sa signification initiale “apparaître comme vrai” est conforme à l’étymologie du mot (Trésor de la langue française). Elle est reprise notamment par Pierre Larousse dans son Dictionnaire universel du XIXe siècle (1865), qui l’illustre par l’exemple suivant : « La nouvelle s’avérera bientôt ».

Mais le rapport avec le sens étymologique va progressivement s’estomper ; d’où l’acception contemporaine “apparaître, se révéler”, dans des énoncés comme ce médicament s’avère efficace  ; il s’avère que vous avez raison . Parallèlement s’est répandu l’usage de s’avérer suivi d’un adjectif (attribut), ce qui a donné naissance aux controversés s’avérer juste, exact, faux, inexact , etc.

On comprend donc pourquoi, à l’estime de certains, s’avérer ne peut être associé qu’à ce qui est donné pour vrai, à ce qui est certain. De ce point de vue, s’avérer juste est quelque peu suspect et frôle le pléonasme. Quant à s’avérer faux , l’Académie française le considère, dans la 9e édition de son Dictionnaire (1992), comme un non-sens à éviter. Le Petit Robert 2016 n’est pas loin de partager cet avis : pour lui, s’avérer faux, inexact est « abusif et critiqué ».

On trouve plus d’indulgence chez les grammairiens belges. Joseph Hanse ( Dictionnaire des difficultés du français , 6e édition, 2012) se refuse « à condamner comme illogique s’avérer faux  » et ne voit « rien d’anormal, en soi, à dire s’avérer faux ni même s’avérer vrai  », puisque s’avérer ne signifie plus “se faire reconnaître pour vrai”  ». Le Bon usage (16e édition, 2016, § 243 b5) fait remarquer que le « non-sens » blâmé par l’Académie est en contradiction avec la définition que celle-ci donne du verbe s’avérer et que des auteurs de premier rang, parmi lesquels des Académiciens, ne tiennent pas compte de cette condamnation.

Postscriptum 2

Le recours à l’étymologie pour justifier – ou, plus souvent, pour condamner – tel ou tel emploi n’est pas rare. Sur cette base, on peut critiquer ciel constellé d’étoiles , car constellé signifie « parsemé d’étoiles » ; dépenses somptuaires , vu que somptuaire signifie “relatif aux dépenses”  ; ou encore taux d’alcoolémie , puisque alcoolémie désigne le taux d’alcool dans le sang. Faut-il aller jusqu’à réprouver perspectives d’avenir , voyant dans perspective une succession d’événements à venir et non un domaine qui s’ouvre à la pensée ? Ou marche à pied , considérant que la marche se fait toujours à pied, mais oubliant que l’on peut marcher sur ses genoux ou sur ses mains ?

Ce type d’argument a ses limites : en son nom, il faudrait aussi bannir coexister avec ou cohabiter avec , s’autoproclamer ou s’autorépliquer , etc. De même saupoudrer de sucre , bel exemple de catachrèse – laquelle n’est pas seulement une injure du capitaine Haddock, mais une figure de rhétorique par laquelle un mot (ici, saupoudrer ) est détourné de son sens étymologique : “poudrer de sel [ sau ]”. Tout comme bain de soleil , où l’on cherchera en vain l’élément liquide (à part la transpiration), ou ( être) à cheval sur un mur

L’histoire des mots est une source inépuisable d’informations utiles pour la pratique contemporaine du français. Mais elle ne peut en être un frein. Car la langue, si elle se construit au fil des siècles, s’émancipe continûment des étapes antérieures de son évolution. Si démarrer votre voiture n’implique plus que vous en rompiez les amarres, si apothicaire a cédé la place à pharmacien ou si tablette évoque pour vous le domaine du numérique plutôt que celui de l’ameublement, c’est parce que notre langue change, parce que le monde change. C’est là un fait bien avéré…

Addendum

Il convient d’apporter à ma chronique du 4 mars dernier une précision dont mon collègue Roland Keunings m’a fait part. Kellyanne Conway, conseillère du Président Trump et auteure du néologisme « alternative fact », a rectifié le tir dans une intervention télévisée sur la chaîne CBS Sunday Morning  : « it was alternative information and additional facts. And that got conflated. » En d’autres termes, sa langue a fourché. Dont acte.

On me souffle dans l’oreillette que cette déclaration, qui a immédiatement suivi la parution de ma chronique, aurait été influencée par cette dernière. Mais ne s’agit-il pas d’une information alternative ?

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David Lodge