Le Pape en danger!

Le regard est dur et sévère, la mine renfrognée, le corps comme ramassé sur lui-même : la photo qui a soudain envahi les rues de Rome est bien différente des portraits habituels de François, le pape tout souriant et aimant qui a conquis les foules. Sous cette photo, un texte, agressif lui aussi, portant des griefs à l’encontre du Saint-Père, ainsi que cette question : « François, où est ta miséricorde ? » Du jamais vu ! Depuis la Renaissance sûrement, jamais un pape n’a fait l’objet d’une telle campagne publique d’opprobre dans le bastion même de l’Église catholique : Rome, et au cœur même de la Ville Éternelle : au Vatican, ce micro-État de 44 hectares dont le Pape est le chef. Un chef bien seul et aujourd’hui fort menacé par une fronde en interne à l’Église et par toute une série de menaces externes réelles et tangibles… 2017 pourrait bien être pour lui l’année de tous les dangers.

Sa mission : réparer l’Église en ruines

Depuis son élection le 13 mars 2013 et sa montée sur le trône de saint Pierre, Jorge Bergoglio, le pape jésuite qui a pris, pour son règne, le nom et l’exemple de saint François d’Assise, le saint des pauvres, a fait sienne également la mission qui fut donnée au fondateur des Franciscains par le Christ en croix : « Va, François, et répare mon église en ruines. » Le nouveau pape a séduit la planète entière par son humilité, sa simplicité et sa générosité. Il a réussi l’exploit de devenir plus populaire que saint Jean-Paul II lui-même ! Mais le pape adulé par les foules, qui rassemble bien plus de monde sur la place Saint-Pierre que ses prédécesseurs (plus de 6,5 millions de personnes rien que pour les dix premiers mois de son pontificat !), le pape qui plaît même aux non-catholiques, dérange profondément au sein de l’Église. Une Église qui compte encore plus de 1,2 milliard de fidèles, mais une institution malade, gangrenée « par les intrigues, les manœuvres, les bassesses, les complicités et les connivences en tous genres, avec leurs complots dignes des Borgia, entre clans et bandes bien organisés », comme la décrit Arnaud Bédat, journaliste du magazine suisse « L’Illustré » et auteur d’une enquête passionnante sur les dangers qui guettent le pape actuel : « François seul contre tous » (paru aux éditions Flammarion). Une institution qu’il a entrepris de réformer. Les prédécesseurs de François avaient bien essayé de moderniser la Curie, le gouvernement de l’Église, mais Jean-Paul II et Benoît XVI durent renoncer devant l’ampleur de la tâche. Jean-Paul Ier, lui, mourut subitement et curieusement, après 33 jours et six heures de règne, alors qu’il avait à peine retroussé ses manches pour s’y attaquer (lire par ailleurs). Après la renonciation historique de Benoît XVI à exercer la charge suprême, le conclave des cardinaux réuni dans la chapelle Sixtine a élu Jorge Bergoglio après à peine 24 heures de délibérations et seulement cinq tours de scrutin. Le fait est rarissime. C’est que les cardinaux s’étaient volontairement choisi un champion déjà âgé (François a aujourd’hui 80 ans), pasteur en transition, populaire, afin de séduire et de ramener dans les églises les foules un peu refroidies par la froideur toute germanique de Benoît XVI. Élire un Argentin comme évêque de Rome, c’était plaire aussi au Nouveau Monde, qui est avec l’Afrique le nouveau vivier des espoirs de la Chrétienté. Mais ils n’avaient pas prévu que « le pape du bout du monde », qui a déclaré lui-même que son pontificat serait très court, entreprendrait sa révolution. Pour certains à Rome, il est devenu « le diable en personne, le fossoyeur qui va enterrer définitivement l’Église » (Bédat).

Un « C9 », quelques proches et beaucoup d’ennemis

François a ouvert des chantiers sur tous les fronts, remettant en question le sacro-saint modèle de la famille, veut accueillir dans les églises les divorcés/remariés, se montre indulgent pour les homosexuels. Ça, c’est pour le vernis. Plus en profondeur, il a assaini l’IOR (Institut pour les œuvres de religion) soit la banque du Vatican pour laquelle il crée un comité de surveillance composé de laïcs et fait appliquer la tolérance zéro. Quelque 5.000 comptes aux mouvements financiers suspects ont été fermés. Il a étendu depuis cette surveillance à tous les ministères, organismes, institutions dépendant du Saint-Siège, même Caritas. Les baronnies autrefois opaques ne le sont plus. Elles doivent rendent des comptes. Et ceux-ci sont disséqués et soigneusement épluchés. Et puis François s’est attaqué au gros morceau : la réforme de la Curie. Lors de ses vœux à l’institution en décembre 2014, il la secoua par un discours d’une dureté sans précédent sur les quinze maladies qui gangrènent le haut clergé et la Curie, parmi lesquelles la mondanité, l’hyperactivité, les rivalités, les bavardages, les calomnies et la zizanie. Pour Gino Hoel, dans la revue catholique « Golias », « la réforme de la Curie reste surtout un changement de culture (une « conversion ») et une attaque contre le cléricalisme. François veut des pasteurs, non des princes. » Selon François, la « mondanité spirituelle », le plus grand danger pour l’Église, est le défaut, rédhibitoire, de rechercher, au lieu de la gloire du Seigneur, la gloire humaine et le bien-être personnel. François veut éradiquer cette mondanité. En montrant lui-même l’exemple dans ses habitudes et son comportement quotidiens. La simplicité est son cheval de bataille. S’il a l’oreille des grands et des puissants, il préfère écouter la voix des petits, des pauvres. Pour mener ses réformes à bien, François s’est entouré d’une équipe de fidèles, il a créé un « C9 », neuf cardinaux qu’il réunit régulièrement dans son fief de la Maison Sainte-Marthe. Tant des conservateurs que des progressistes ou des centristes, mais des hommes sûrs, sur lesquels il pense pouvoir compter, comme Maradiaga, le Premier ministre bis, Errazuriz, fidèle compagnon de longue date, Bertello, le diplomate, ou O’Malley, le cardinal capucin de Boston et surtout le nouveau secrétaire d’État Mgr Parolin, qu’il a nommé en remplacement du cardinal Bertone et qu’il verrait bien un jour à sa suite sur le trône de saint Pierre. Et puis ses opposants, François les a mis au placard ! À commencer par Bertone, l’ex-numéro 2 du Vatican et son pire ennemi, qui n’en finit pas de ruminer sa vengeance. Et Raymond Burke, bien sûr, le cardinal ultraconservateur américain que François avait déjà éloigné en 2014, en le nommant comme représentant au sein de l’Ordre de Malte et qu’il vient encore d’évincer après un bras de fer avec l’institution caritative. Car le conflit larvé des premiers mois s’est transformé en guerre ouverte après que quatre cardinaux, dont l’Américain, s’étaient fendus d’une lettre critique envers le pape sur sa vision de la famille (divorcés, etc.). Pour eux, c’est véritablement « la fumée de Satan qui est entrée dans le synode sur la famille » (Bédat). La campagne d’affichage évoquée en début d’article reprend tous leurs griefs. Aujourd’hui au Vatican, « 20 % de la Curie est pro-Bergoglio, 10 % totalement contre, et les 70 % restants, légitimistes, qui n’en pensent pas beaucoup de bien… attendent le prochain pape », analyse le journaliste italien Marco Politi. La fronde va-t-elle devenir une lame de fond au sein de l’Église. François sera-t-il emporté ? Les prochains mois s’avéreront cruciaux.

Il a excommunié la mafia

Au vu de ces menaces même plus voilées, le pape est-il en danger ? « Je ne dis pas que ses ennemis vont tenter de l’empoisonner, mais ils souhaitent en tout cas le voir partir au plus vite », analyse Arnaud Bédat. Ce qui explique peut-être les rumeurs qui bruissent depuis des mois au Vatican, laissant croire que François serait atteint d’une tumeur au cerveau, ou qu’il aurait un fils caché… Des rumeurs avant les actes ? Si François compte beaucoup de contempteurs en interne, il possède également son lot d’ennemis publics en externe. Le danger est partout. Les services de protection du pape, sur les dents, craignent toujours l’acte de folie d’un illuminé, les agissements de groupuscules fanatisés, notamment des officines d’extrême droite, des attentats planifiés par des groupes terroristes, État islamique en tête, lui qui a promis de planter son drapeau au milieu de la place Saint-Pierre, mais aussi cette bonne vieille mafia, dont François a excommunié les membres – sur les terres mêmes de la pieuvre ! – lors d’une visite à Naples. La mafia qu’il a aussi boutée pour partie hors les comptes de la banque vaticane. Bref, prenez un ticket et faites la file, François ne compte plus ses ennemis. Mais l’évêque de Rome n’en a cure. « Que l’on m’assassine est la meilleure chose qui puisse m’arriver ! » Cette phrase terrible, le pape François l’a prononcée lors d’une conversation avec un prêtre argentin en novembre 2014. Elle en dit long sur son état d’esprit. C’est à la fois une boutade typique de l’humour argentin, selon laquelle ce serait un bon moyen de pouvoir enfin se reposer. Mais François est un brillant et rusé jésuite. Dans son langage, ça veut aussi dire : « Je n’ai pas peur. Venez ici, je vous attends ! »

Le plus grand risque : le pèlerinage à Fatima

Plusieurs déplacements du pape François sont programmés cette année. Il compte notamment se rendre dans le Sud-Soudan et en République démocratique du Congo. Voyages hauts en couleur, qui seront aussi un casse-tête pour les policiers en charge de sa protection rapprochée. Mais il est surtout un projet de François qui donne des sueurs froides à ses plus fidèles anges gardiens. Le Pape se rendra en pèlerinage à Fatima les 12 et 13 mai prochains. Ce voyage apostolique est organisé à l’occasion du centenaire des apparitions miraculeuses de la Vierge dans la localité située dans la région du centre du Portugal, appelée autrefois Estrémadure. Ce pèlerinage, qu’il accomplira comme son modèle Paul VI (venu au 50e anniversaire), présenté comme pastoral et plutôt tranquille, met pourtant les services de sécurité tant du Vatican que du Portugal en émoi. « Selon des sources internes, je peux vous dire que les services secrets sont très inquiets à cause de ce déplacement », nous confie le journaliste Arnaud Bédat, auteur de “François seul contre tous”. « À cause de la symbolique du lieu, il y a un vrai danger qu’un illuminé ou un groupe terroriste s’en prenne au Pape ou qu’un kamikaze se fasse exploser au milieu de la foule. » Bien évidemment, toutes les mesures de sécurité seront prises, aussi bien au moment et sur le lieu de l’événement qu’en amont, mais le risque zéro n’existe pas. La protection rapprochée du Pape (composée de la Garde suisse et de la gendarmerie vaticane) le sait bien : le plus grand danger que court le chef de l’église catholique, c’est quand il sort de son fief, le Vatican. Ce qui n’a d’ailleurs pas empêché Mehmet Ali Agca, membre de l’organisation islamiste turque des Loups gris, de tirer sur Jean-Paul II et de le blesser grièvement en pleine place Saint-Pierre à Rome ! C’était… le 13 mai 1981, date anniversaire de la première apparition de la Vierge à Fatima. Le 13 mai de l’année suivante, quand il se rendit sur le lieu de pèlerinage portugais pour remercier la Vierge de l’avoir sauvé, le pape miraculé fut blessé dans une nouvelle tentative d’attentat perpétrée au couteau cette fois par un prêtre espagnol ultraconservateur, Juan Fernandez Krohn. Le même Fernandez Krohn fut arrêté bien des années plus tard devant le Palais royal à Bruxelles. Il fut plaqué au sol alors qu’il approchait dangereusement, quoique non armé, du roi Albert II et du roi Juan Carlos d’Espagne en visite d’État chez nous. Il prétendit qu’il voulait seulement parler à Juan Carlos. Il fut condamné à quatre mois de prison ferme.

Il ne déjeune jamais seul

François ne vit pas aussi isolé que les précédents papes. Il a commencé par refuser d’habiter les vastes appartements réservés au Souverain pontife au troisième étage du palais apostolique, auxquels il a préféré un modeste deux-pièces dans la résidence Sainte-Marthe, un hôtel qui accueille traditionnellement les prélats de passage à Rome. François y habite et travaille à l’année. Il y mange également, toujours à la cafétéria, comme les autres pensionnaires, allant se servir lui-même au buffet. Une question de simplicité, sans doute, pour Jorge Bergoglio, qui avait déjà refusé d’habiter sa maison de fonction quand il fut archevêque de Buenos Aires et qui a toujours refusé de se couper des réalités du monde. Mais peut-être également une question de sécurité. Comme le rapporte Caroline Pigozzi dans son livre “Ainsi fait-il” (éd. Plon, 2013) : un cardinal influent et très bien informé avait déclaré en 2013 sous le sceau de l’anonymat : « Il est plus difficile d’empoisonner sept personnes qu’une seule… Ainsi, si le souverain pontife ne déjeune jamais seul, vous pouvez en tirer quelque conclusion. » Allusion à peine voilée à l’empoisonnement, pratique particulièrement en vogue au Vatican sous les Borgia… mais aussi précédemment. Sur 2.000 ans d’histoire, une bonne petite vingtaine de papes sont morts empoisonnés. Le dernier en date pourrait être Jean-Paul Ier, même si le fait n’est pas avéré officiellement. Mais le prédécesseur de Jean-Paul II mourut subitement, après 33 jours et 6 heures de pontificat, alors qu’il s’attaquait à la réforme de l’Église et de ses finances. Il est officiellement mort d’une crise cardiaque à la veille d’un discours important, sinon capital. Il ne fut jamais autopsié. Dans le film “Le Parrain III”, l’assassinat de Jean-Paul Ier est évoqué et prend la forme d’un thé empoisonné. Comme le rapporte Arnaud Bédat dans son ouvrage, une des plus proches amies du pape argentin, Alicia Oliveira, lui dit un jour avant son élection : « Méfiez-vous, Jorge, les Borgia sont toujours au Vatican. » « Ne vous en faites pas, Alicia, je ne bois jamais de thé ! », lui avait-il répondu non sans malice…

“François seul contre tous”, par Arnaud Bédat, éd. Flammarion, 320 p., 20 euros. “Ce pape qui dérange”, par Virginie Riva, éd. de l’Atelier, 174 p., 16 euros.