Chat: «Les politiques belges font peu campagne de la lutte contre le terrorisme»

Comment vivons-nous un an après les attentats de Bruxelles ? Pendant une semaine, des chercheurs de l’Université libre de Bruxelles (ULB) partagent leurs analyses critiques dans notre dossier « Carnets d’identités », à consulter en accès libre sur Le Soir +. A partir de leurs travaux et expertises scientifiques, 24 chercheurs de l’ULB décodent la réalité et démontent les préjugés en cinq grands chapitres (Face à nos peurs, la voix des politiques, les musulmans pluriels, vivre ensemble ou entre soi ? et échos médiatiques).

Migration, terrorisme, sécurité sont désormais associés dans les discours politiques. Pourquoi et avec quelles conséquences ? Chez nous et dans le monde ? Jean-Benoît Pilet, professeur de sciences politiques, a répondu à vos questions.

L’écart entre musulmans et non-musulmans semble s’accroître de manière importante ces dernières semaines. Quel est, selon vous, le rôle des hommes et des femmes politiques dans ce phénomène ? Comment peuvent-ils y remédier, et, surtout, y ont-ils un intérêt ? (Jack)

« La perception de l’écart entre musulmans et non-musulmans est effectivement en augmentation. Pour une large part, il s’agit de perceptions, et non d’éléments tangibles. Il y a une réelle polarisation sociale qui s’appuie sur des discours. Et les discours politiques y pèsent beaucoup. »

Quel parti a le plus tiré « avantage », via son discours politique, après les attentats ? Qui joue le plus la carte sécuritaire ? La N-VA ? (Patrick Dubié)

« Si l’on observe les récentes élections néerlandaises, on voit que les partis qui ont le plus à gagner d’une polarisation sur les questions comme le terrorisme ou l’intégration sont, d’une part, ceux qui proposent des réponses sécuritaires et restrictives, mais aussi ceux qui osent prendre le contre-pied complet de ces positions. Ce sont les partis aux positions intermédiaires qui ont le plus de mal à s’en sortir. »

Les partis politiques sont-ils restés soudés après les attentats ? Il me semble qu’il y a moins de dissensions qu’en France et que nous avons un consensus national sur la question. (Louis Poisson)

« Les partis belges font un peu moins de la lutte contre le terrorisme un objet de campagne. C’est moins le cas qu’en France ou aux Pays-Bas, en tout cas. Néanmoins, il n’y a pas non plus consensus ; Sur le détail des mesures qui doivent être prioritaires, notamment, de réels désaccords existent. »

Et justement, que devraient proposer les politiques, selon vous ? (Louis Poisson)

« Les politiques doivent assumer que la menace à laquelle nous faisons face est plus complexe et multiforme qu’on veut parfois le laisser penser. Il n’y a pas un et un seul facteur qui explique le fait de rejoindre un mouvement terroriste. Il y a plein d’histoires et de trajectoires différentes. Et donc, il n’y a pas de solution miracle mais un travail long, complexe, et parfois souvent peu visible. Les mesures symboliques (comme la déchéance de nationalité ou la garde à vue pour 72h) n’apportent pas de réponses de fond… même si elles sont faciles à communiquer. »

Comment, en tant que président de parti, réagir dans l’urgence face à un attentat ? Quelles sont les priorités et les erreurs à éviter ? Les partis francophones ont-ils bien réagi, selon vous ? (Jack)

« Les décideurs politiques doivent séparer deux types d’action dans l’immédiat moment après attentat. Il y a d’une part la gestion de la situation sur le plan de la sécurité et des secours. Là, il faut éviter les polémiques. Ensuite, il y a le cadrage de l’événement, en tentant d’imposer un discours qui définit quels sont les facteurs à l’origine de l’attentat. Sur ce cadrage, il y a plus de débats et de polémiques. Et c’est fondamental car ce cadrage va définir les termes du débat, et les priorités politiques des mois qui suivent. Et sur ce plan, il faut impérativement éviter les raccourcis. »

On dit toujours que les politiques ont une lourde responsabilité. Mais finalement est-ce que les discours sur la sécurité ; le terrorisme (souvent populistes) ont vraiment un impact sur les citoyens ? (leur façon de penser, et à la fin de voter) (Madeleine)

« De nombreuses études montrent justement que le discours médiatique et politique ont un très grand impact sur la façon dont les citoyens perçoivent la réalité sociale. C’est surtout le cas pour des phénomènes avec lequel les citoyens n’ont pas tous un contact direct (peu de personnes sont directement témoins d’attentats, ou directement en contact avec des personnes ayant commis des faits terroristes). Certains chercheurs disent même que le pouvoir du discours est le principal pouvoir que les hommes et femmes politiques conservent. »

Je m’interroge sur cette phrase : « Ce que nous redoutions est arrivé », de Charles Michel. S’agit-il d’une manière de se dédouaner à travers son discours ? (Simon)

« Il est évident que tout acteur politique va, dans son discours, viser deux horizons. Le premier est de parler de sa responsabilité (et de s’en dédouaner). Le second est de préparer la justification de ses futures actions. L’élection étant à la fois un jugement par l’électeur sur ce qui a été fait, et sur ce qu’on propose de faire pour l’avenir, c’est assez logique. »

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