Monsieur Fox, Juste parmi les nations

Jean-Marie Fox raconte comment lui et ses pairs ont sauvé les enfants de l’horreur nazie entre 1943 et 1944. Il a été invité par ses anciens élèves de la promo 56-57.

Journaliste service Bruxelles Temps de lecture: 5 min

Les invités arrivent au compte-gouttes, ce mardi midi, dans un resto thaï de la chaussée de Wavre, à Auderghem. D’aucun se reconnaissent en un coup d’œil, pour d’autres, un petit rafraîchissement de mémoire s’impose. « C’est plus facile quand ils ont gardé leurs cheveux », sourit l’un des convives. Il faut dire que ça fait un bail. Plus de soixante ans même, pour certains.

La dernière fois c’était en 1957, ils étaient tous dans la même classe, une quatrième primaire à l’école Saint-Adrien, du côté d’Ixelles. Certains comme Claude et Guy ne se sont jamais perdus de vue, ils sont d’ailleurs à l’origine de la rencontre du jour. « C’est à cause de Claude », confesse le premier. C’est que dans l’école de celui qui est devenu directeur, une des enseignantes a pour nom Daisy Fox. « C’est la fille de Monsieur Fox, notre instituteur en 4e primaire. Nous avons donc demandé à sa fille s’il pourrait être intéressé par des retrouvailles. »

Il n’a pas hésité. Et d’ailleurs, le voilà qui arrive, le regard vif et la paluche affirmée. Les (anciens) élèves se lèvent, on se salue. « Ma fille est la cinquième génération d’enseignants dans la famille, mon arrière-grand-père a été diplômé en 1858 », précise Jean-Marie Fox, sans aucun doute le plus illustre d’entre eux. Celui que l’histoire n’oubliera pas pour avoir sauvé la vie de dizaines d’enfants durant la Deuxième Guerre mondiale. Septante ans plus tard, l’homme n’a rien perdu de son allant.

D’ailleurs, c’est bien simple, il n’arrête jamais. Dimanche, celui qui aura 93 ans le 3 avril, doit organiser le centenaire du Cercle des Gaumais de Bruxelles né en 1917. La guerre, déjà. Mais surtout la Gaume, sa terre natale, là même où Jean-Marie Fox s’est illustré durant la deuxième Guerre mondiale. En 1943, son diplôme de l’école normale sous le bras, il rejoint son père alors instituteur au village de Jamoigne, le long de la Semois, en Gaume (province du Luxembourg) donc. « Il m’avait prévenu quelques semaines plus tôt qu’au home-château du Faing résidaient des enfants juifs. Quand je suis arrivé sur place, le directeur m’a interdit de fréquenter les villages pour ne pas risquer de dévoiler leur présence. » Ce qu’il n’a pas écouté estimant que cette attitude pourrait au contraire alerter les villageois.

L’instituteur entame la rentrée avec une classe. « Au départ, les enfants juifs étaient une dizaine au château mais dès la Noël, ils étaient une quarantaine. » Le 7 septembre 44, quand le village est abandonné par l’ennemi, leur nombre est même monté à 87. D’où venaient-ils ? « Ils étaient envoyés par l’Œuvre nationale de l’Enfance, sous le patronage de la reine Elisabeth et de la princesse de Merode », explique celui qui vit aujourd’hui à Auderghem. « J’ai vécu avec eux, j’enseignais aux première et deuxième primaires. L’après-midi, je travaillais en tant que moniteur. »

Plusieurs épisodes vont marquer son passage, comme ces Allemands qui débarquent au château en juillet 43 à 5 heures du matin, des voisins ayant dénoncé la présence de parachutistes anglais. Tous les moniteurs se sont présentés sauf un, un militaire belge qui avait été fait prisonnier en Allemagne mais s’était évadé. « Il s’est caché dans la tabatière, mais après avoir demandé à tout le monde de se placer au pied des lits et constatant que l’un d’eux était vide, les Allemands ont fait monter les chiens et l’ont découvert. Pour son malheur, il avait un prénom et un nom anglais et ils l’ont pris pour un parachutiste. » L’ennemi tenait sa proie. « En quelque sorte, il nous a sauvés. »

Durant toute cette période, Jean-Marie Fox retient un autre atout : les sorties des mômes. « Cela nous a beaucoup servi. Chaque après-midi, ils s’en allaient chanter dans les bois ou dans le village, du coup certains habitants pensaient qu’il s’agissait de gosses d’Allemands. Tous les matins, on faisait le salut au drapeau derrière le château, on montait le drapeau belge et le soir on le descendait en chantant “Vers l’avenir”, (chant patriotique belge). » Et le dimanche, bien sûr, tout le monde était prié d’assister à la messe. « A Jamoigne, nous avions la réputation de collaborer avec les Allemands, ce qui nous arrangeait très bien. On a eu de la chance, je m’en suis rendu compte plus tard. A l’époque, on disait que les enfants juifs étaient envoyés dans les mines de sel alors qu’en fait, ils allaient à Auschwitz. »

Interdiction aussi pour les enfants juifs de révéler leur identité, à qui que ce soit. « Deux enfants juifs se sont ainsi retrouvés plus tard dans la même unité durant leur service militaire, c’est là qu’ils se sont rendu compte qu’ils étaient ensemble à Jamoigne. »

Jean-Marie Fox a longtemps gardé le silence sur son étonnante aventure. Ce n’est que dans les années 80 qu’avec ses camarades, il répond à un appel pour retrouver celles et ceux qui ont sauvé des enfants juifs durant la guerre. « Peu après, ma femme m’a demandé de rentrer à la maison d’urgence car plusieurs d’entre eux avaient repris contact. » Depuis, Monsieur Fox, devenu Juste parmi les nations tout comme son épouse et les autres professeurs et encadrants du pensionnat, recroisera souvent nombre de ces enfants sauvés de l’horreur nazie.

L’amicale des enfants juifs de Jamoigne a ainsi été fondée, sous l’impulsion de trois frères, notamment. « Lorsqu’ils ont eu 60 ans, ils sont venus à la maison et ils m’ont dit, ainsi qu’à ma femme : “Jean-Marie et Anne-Marie, est-ce que nous pouvons maintenant vous tutoyer ?  ” Je les rencontre encore souvent », rigole l’intéressé. Qui a dit « Oui ». « Au total, on a retrouvé une cinquantaine de personnes dont quatre professeurs d’université. » Ils se retrouveront tous à Jamoigne en 1987. « En 1992, j’ai été invité par les enfants juifs en Israël où j’ai été reçu à la Knesset par Shimon Peres. »

Une plaque à son nom et à ceux de ses collègues figure aussi au mur d’honneur du Yad Vashem (Institut de la Mémoire), à Jérusalem. Autant de belles reconnaissances pour les actes de bravoure désintéressée de ce désormais seul témoin vivant des héros de Jamoigne. « Je suis le dernier », dit-il.

Pour en savoir plus, le livre de Dominique Zachary publié en 1994 « La patrouille des enfants juifs, Jamoigne 1943-1945 »

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