Saliha Ben Ali: «Ils recrutent encore!»

Il n’est de pire souffrance que celle qu’on vous nie. Tel est l’état de choc permanent de Saliha Ben Ali, dont le visage a fleuri sur les murs de France : en 2015, cette maman aux larmes amères y a été choisie en tant qu’icône pour une campagne nationale contre la radicalisation. Chez nous, où elle a grandi et créé une famille, Saliha regrette le silence qui continue à entourer le travail de sape des recruteurs de jeunes paumés. Comme son fils Sabri, mort en Syrie à 19 ans. « On tape sur les recrues, on oublie ceux qui les ont exploitées », dit-elle. Un thème délicat, bien sûr. « À travers mon enfant, on me traite de terroriste. Je m’y attendais, même si ça fait mal. Mais moi, j’ose parler de lui et de nous, en nous affirmant en tant que victimes. Si je disais le contraire, poursuit-elle, je ferais le jeu des islamistes. » Le 8 décembre 2013, une voix venue de Syrie lui annonçait la mort de son fils Sabri, 19 ans, "tombé en martyr". En mai 2016, il a été néanmoins condamné à 5 ans de prison pour sa participation à un groupe terroriste. Faute de preuve de son décès, la justice le considère comme un fugitif.

Comment avez-vous vécu ce procès, où votre fils était accusé au même titre que ceux qui l’ont recruté et qu’un kamikaze (Najim Laachraoui) qui s’est fait sauter à Zaventem ?

Je ne comprends pas ces procès où les recrues et les recruteurs sont mélangés. Cela crée un dangereux amalgame. Je ne discute pas la peine de mon fils. J’avoue que je ne m’en soucie guère. S’il avait été présent, il aurait pu se défendre et être condamné à une peine moindre en invoquant des circonstances atténuantes : l’endoctrinement et la nature du recrutement. Il est mort, je le sais, et je suis privée de son deuil ainsi que des raisons exactes de son départ. Ce qui me choque, c’est que ceux qui l’ont enrôlé sont déjà en liberté. Et qu’ils continuent à s’adresser à d’autres jeunes un peu paumés, qui peinent à trouver leur place dans cette société ou qui redoutent de rester sur le carreau, à l’écart du marché du travail.

Ils continuent à… recruter ?

Oui. Au Palais de justice de Bruxelles, j’ai pu visionner les images du départ de Sabri. C’était comme un enlèvement. À la sortie de la mosquée proche de la place Pavillon, à Schaerbeek, il était devancé dans la rue par l’oncle de son meilleur ami, parti avec lui, et par les deux frères A., qui ont été condamnés à 6 ans et 30 mois de prison. Vu qu’il y a appel, ils sont en liberté. Dans des écoles de Bruxelles, des jeunes m’ont averti. Ils sont à nouveau approchés par ces personnages dangereux. Oh, bien sûr, la Syrie, c’est fini. Mais ils constituent des cellules dormantes. Prêtes à livrer de la main-d’œuvre au cas où… La police est censée les surveiller de près, mais elle n’en a pas les moyens. L’État compte sur la participation active des citoyens lambda pour "dénoncer" un éventuel danger, près de chez eux. Mais cela intéresse qui dans cette société où, quand vous n’êtes pas touché directement, ce n’est pas votre problème ?

Vous êtes sûre de ce que vous avancez ?

Oui. Des individus condamnés en première instance ont continué leur boulot à peine sortis de détention préventive.

Quel est votre regard sur les filières de recrutement ?

Elles sont mafieuses et bien organisées. Les rôles sont déterminés de manière cynique. Il y a les facilitateurs qui gravitent dans l’entourage des jeunes recrues. Souvent, il s’agit d’un copain de classe, d’un gamin vivant dans le même quartier ou d’un membre de la famille. Dans le cas de mon fils Sabri, ce sont des amis de son frère aîné qui l’ont mis en contact avec la filière montée par Khalid Zerkani, Othman Akzinnay et consorts. Les facilitateurs cèdent ensuite la place aux référents spirituels. Des prédicateurs extrémistes qui détournent l’islam officiel. Puis viennent les recruteurs opérationnels et les logisticiens. Ils apportent l’argent, les billets d’avions. Ils ont les contacts en Turquie, en Irak, en Syrie. J’ai voulu comprendre comment cela fonctionne. À ce stade, je suspecte davantage l’Arabie saoudite que le Qatar de financer ces filières. Pourquoi la Belgique fait-elle encore des affaires avec ces pays ? Vous croyez que nous, les musulmans de Belgique, nous profitons de ces affaires économiquement lucratives ? À part la distribution de bouquins religieux traduits en français ou en néerlandais, rien du tout…

Comment jugez-vous l’attitude des pouvoirs publics par rapport à ce problème ?

J’ai suivi tous les débats télévisés des derniers jours. Je trouve qu’on ne parle jamais assez du mode de fonctionnement et de financement de ces filières de recrutement. En 2013 et en 2014, les pouvoirs publics ont tardé à agir. Ils ont pensé qu’ils pourraient attraper de plus gros poissons que ceux qui ont été finalement arrêtés. Mais qu’espéraient-ils ? Attraper Abou Bakr al-Bagdhadi, le chef présumé de Daesh ?

Un an après les attentats de Bruxelles, que pensez-vous des silences de Salah Abdeslam, le seul survivant des commandos terroristes qui ont frappé les deux capitales ?

C’est un homme hyper-dangereux doublé d’un lâche. À Paris, il a convoyé les terroristes, dont son propre frère. Il symbolise "le" problème actuel : on a focalisé l’attention sur les exécutants, alors qu’il faudrait s’attaquer aux organisateurs. Abdeslam se tait, il semble ne manifester aucun remords et il minimise son rôle. Que je sache, il aurait pu empêcher les attentats de Bruxelles.

Peu de parents de djihadistes osent s’exprimer. Pourquoi le faites-vous ?

Oui, c’est vrai. Et les pères se taisent carrément ou n’ont jamais l’occasion de se faire entendre. Chaque histoire est différente, il faut savoir le reconnaître : des jeunes comme mon fils sont partis pour combattre la tyrannie de Bachar el-Assad et l’oppression du peuple syrien ; d’autres ont directement rejoint des camps d’entraînement où il était question de mener des attentats. Mais qu’il s’agisse d’un cas de figure ou d’un autre, nous sommes à chaque fois considérés comme des parents de terroristes, voire de terroristes en puissance. C’est dur à vivre. Mais je me battrai jusqu’à la fin de ma vie pour un monde plus équitable, chaleureux et pacifique.

Comme votre mari, vous aviez un travail dans le secteur social. Plutôt que sillonner le monde pour des conférences sur la déradicalisation ou créer l’asbl Save (Society Against Violent Extremism) destinée aux parents dans la difficulté, vous auriez pu vivre dans l’ombre. Ç’aurait été plus facile, non ?

Mon mari me suggère parfois de me reposer, de baisser le rythme. En même temps, si je loupe une invitation comme au Maroc, la semaine passée, il me dit : « C’est dommage. Le Maroc, c’est important… » Si je devais laisser tomber, j’aurais l’impression d’abandonner Sabri. Je culpabiliserais.

Le fait de l’avoir laissé filer, ça vous tourmente encore ?

On m’a volé mon fils. Comme le ressent son papa, j’ai l’intime conviction d’avoir été une bonne mère pour lui (Les larmes coulent, d’un coup). J’ai senti ce qui se tramait dans sa tête les derniers mois avant son départ en Syrie. Sabri avait l’impression qu’il n’y avait pas de place pour lui dans l’hôtellerie, où il s’était formé avec envie. Un de ses patrons lui avait demandé s’il pourrait servir à ses clients de l’alcool ou des plats à base de porc. À 18 ou 19 ans, il sentait monter les petites allusions ou les brimades racistes. Il s’étonnait d’être plus souvent contrôlé dans le métro que ses copains. Il avait fini par accepter un travail auprès d’une intercommunale de collecte des déchets ménagers, à Vilvorde, où les copains de son frère lui faisaient sentir qu’il ne devait tout de même pas accepter ça. J’ai alors pensé qu’en allant à la mosquée, il allait pouvoir se détourner d’éventuelles mauvaises rencontres en se plongeant dans la spiritualité. J’ignorais qu’il tomberait, là, sur ces filières de recrutement. La plupart des mosquées belges n’ont pas fait leur boulot : il s’agissait d’accueillir et de donner l’instruction spirituelle à nos jeunes dans une de leurs langues maternelles, en toute sécurité, et ce, après cinquante ans de présence de l’islam en Belgique. Les mosquées ont basculé vers le prosélytisme politique.

Vous vous sentez une victime. Idem pour votre fils. Vous l’avez déclaré à plusieurs reprises. Ce discours passe mal, parfois…

Oui. Je vais m’en expliquer. Mais nous sommes un an après les attentats de Bruxelles, et je veux avant tout penser aux victimes directes ou indirectes de ces attaques horribles. Ces gens qui ont perdu un proche. Ces blessés que l’État néglige, si j’ai bien compris tous les témoignages répercutés par les médias. Leur vie a basculé. Nous aussi, comme bien d’autres personnes ayant subi des injustices, nous sommes des victimes. Nous avons subi la double peine. La perte d’un enfant. Et l’impression d’avoir sans cesse à nous justifier par rapport à cela. Or, dès le premier instant, nous avons signalé la disparition de Sabri à la police. En remontant la filière, en menant notre propre enquête, en parlant avec ses copains, nous avons senti ce qui s’était tramé. Nous avons coopéré avec la justice et averti du danger, tout au long du second semestre 2013. On ne nous a pas écoutés et lors du procès, il nous a même été refusé de nous constituer partie civile contre les dirigeants des filières. Ma fille de 11 ans rêve de devenir avocate. Avocate "pour les pauvres", dit-elle. Si elle conserve cette ambition, j’essaierai de l’aider. Comme je peux.