L’ambition des mères

Nul n’échappe à son passé. Sans doute est-ce dans l’enfance que se forge une personnalité. Sans doute est-ce dans le lien entre une mère et son fils – lien premier, fondateur et fort – que se construit un destin. La psychologie, déjà, a souligné la puissance de l’empreinte maternelle, Freud allant jusqu’à dire qu’une mère peut éveiller un « sentiment conquérant » chez son rejeton. Aujourd’hui, Sabine Melchior-Bonnet nous montre la réalité de ce postulat psychologique à travers les récits de quinze personnalités. Dans “Les grands hommes et leur mère ”, un livre remarquable qui se lit comme un roman, l’historienne française raconte combien des hommes comme Néron, saint Augustin, Louis XIV, Napoléon, Churchill, Hitler et bien d’autres ont été marqués par leur maman. Une manière d’aborder l’histoire de façon inédite et passionnante.

La psychologie a souvent analysé le lien entre mère et fils, mais rarement l’histoire. Est-ce un problème de sources ?

Il existe en effet peu de sources sur le sujet. Jusqu’à la fin du XVII e siècle, les mémorialistes ne parlaient pas de leur enfance. Un des premiers à le faire, Charles Perrault, explique ce qu’il doit à sa mère qui lui a appris à lire. Quand il s’agit de régentes, nous disposons d’autres sources telles que les correspondances ou encore, pour Louis XIII, l’exceptionnel et très complet journal du médecin Héroard.

Vous racontez les liens entre quinze personnalités et leur mère. Ces femmes ont-elles des points communs ?

Ces mères comprirent l’importance de l’éducation et portaient en elles un projet auquel leur fils le plus souvent souhaitait adhérer. Grâce à quoi, elles faisaient de leur fils un homme, voire un grand homme. Comme le souligne Freud, les femmes écartées du pouvoir pouvaient transférer sur leur fils une part de leurs ambitions, peut-être même de leurs insatisfactions…

Au fil des siècles et de l’évolution du statut des femmes, les influences maternelles n’évoluèrent-elles pas ?

Jusqu’au milieu du XVII e siècle, les mères furent traitées de “tota virago ”. Ce qualificatif voulait dire qu’elles étaient énergiques, avec un cœur et un esprit d’homme. À partir du XVIII e , la notion de tendresse et d’amour s’est ajoutée à celle d’énergie et le sentiment devint prépondérant. Les mères devinrent aimantes, ce qui ne les empêchait pas d’instruire leurs enfants avant qu’ils ne partent dans un établissement et de leur apprendre l’amour de la patrie. Cet amour maternel fut parfois si pressant qu’il devint encombrant. La littérature de la fin du XIX e et du XX e siècle a stigmatisé la dépendance de l’enfant devenu l’otage de l’amour maternel. Pour beaucoup de fils, l’issue était de quitter le foyer, de voyager, de mettre des distances pour ne pas être étouffé, surtout lorsque, le père étant absent ou mort, ce lien mère-fils devenait fusionnel.

Quelles mères eurent Joseph Staline et Adolf Hitler ?

Staline et Hitler ont ceci en commun qu’ils ont tous les deux cherché à faire disparaître toutes les informations concernant leur jeunesse. Mais on sait que la mère de Staline, Ekaterina Gueladze, que tous surnommaient “Kéké ”, fut très influente. Elle s’opposa au désir de son époux alcoolique et violent de voir son fils devenir cordonnier comme lui. Elle voulait que celui qu’elle appelait “Sosso ” suive des études. Son mari étant absent et ne donnant pas d’argent, elle fit de grands sacrifices pour que son fils entre à l’école paroissiale et qu’ensuite, vu ses bons résultats – elle disait qu’il était le meilleur élève – il poursuive sa formation en entrant au séminaire. C’était alors la seule façon de se former. Son fils adhéra en partie au projet maternel et déclara : « Moi, je veux étudier. Je me tuerais plutôt que d’être cordonnier ». Quant à la mère de Hitler, Klara Pözl, elle était persuadée que son fils deviendrait un grand peintre. Après la mort de son époux, un homme autoritaire qui la frappait et voulait que son fils devienne comme lui un fonctionnaire, elle encouragea le jeune Adolf dans sa carrière artistique. Il est vrai qu’elle avait vu combien sa scolarité était difficile. On lui refusa l’entrée dans la classe supérieure et quand elle l’envoya dans une école de rattrapage, à Steyr, dans le nord de l’Autriche, il ne connut pas plus de succès.

Pour prendre deux figures positives, saint Augustin et Martin Luther King, quels furent leurs liens avec leurs mères ?

Saint Augustin est marqué par la foi et l’énergie de sa mère qu’il ne cesse d’admirer dans ses “Confessions ”. Le jeune Augustin grandit au IV e siècle, en Algérie, dans un empire romain d’Afrique où les femmes n’avaient pas de pouvoir. Sa mère, Monique, était issue d’une famille chrétienne. Elle était patiente, réservée, soumise à l’autorité de son mari, un conseiller municipal païen dont elle acceptait les infidélités. Elle était une femme très pieuse et une mère très possessive, presque abusive. Elle avait la conviction profonde qu’elle avait pour mission d’apporter la foi chrétienne à son fils. Augustin, aussi sensible et imaginatif qu’intelligent, voulait trouver par lui-même son chemin et il mit entre sa mère et lui la Méditerranée pour conquérir son indépendance. Sa mère et les pieuses leçons qu’il reçut d’elle ne sont certainement pas étrangères à sa conversion : Monique est la patronne de toutes les mères.

Et la mère de Martin Luther King ?

Dans la famille King, où régnait une ambiance harmonieuse, les rôles parentaux étaient bien répartis. Mais c’est Alberta King, une femme discrète, pieuse et douce, qui expliqua à son fils le sort des Noirs aux États-Unis, l’esclavage et la ségrégation. Elle le fit quand, vers 6 ans, le petit Martin rentra choqué à la maison car son meilleur ami, un petit Blanc, venait de lui dire que son père lui avait interdit de jouer ensemble. Plus tard, c’est elle encore qui l’aida à garder sa fierté et affronter toutes les brimades dont il était objet. Ce qu’on ne sait pas, c’est que madame King mourut elle aussi assassinée dans l’église même où son mari et son fils furent pasteurs.

Les grands hommes et leur mère ”, Sabine Melchior-Bonnet, éd. Odile Jacob, 366 p., 24,90 euros.